Elle s’était assurée d’abord que plus de la moitié des feuilles, demeurées intactes, allaient lui permettre d’accomplir la menace faite; puis elle l’avait repris, fermé, entre ses doigts, et le regardait maintenant depuis la première page.

Rien sur celle-là. Sur la suivante une date. Sur la troisième enfin, bien détachés du reste, et tracés d’une grande écriture, ces mots:

«J’écris ceci pour mes enfants»; puis, plus bas, les lignes serrées et ininterrompues du récit qui commençait.

Un vague sourire avait passé sur la bouche de Blandine. Elle avait fermé les yeux pour voir si elle se rappelait tout encore, mot à mot, rien qu’en y repensant! Puis cela lui avait semblé trop long, et elle s’était remise à lire.

24 mai 1895.

«J’écris ceci pour mes enfants.

«C’était dans le temps où nous allions en Bourgogne, chez mon oncle de Gameaux, passer la saison des chasses, et il n’y avait rien de plus charmant que ce temps-là chez lui.

«Une liberté! Une gaieté! Une bonne humeur! Un entrain des chasseurs,—les plus convaincus peut-être que j’aie vus de ma vie,—qui se communiquait à nous toutes.

«Ce n’étaient pas nos belles chasses à courre d’à présent, avec la griserie de la vitesse, le train d’élégance, les traditions de luxe, qui en font un plaisir si multiple et si spécial. J’en avais suivi fort peu jusqu’alors; volontiers j’en aurais médit!

«Moi qui dispense à présent—Luc me l’a permis plusieurs fois—l’honneur, fort recherché, du bouton de notre équipage, j’ignorais tout, des phases et des variétés incroyables d’une chasse à courre.