»  — Mon Dieu, elle aussi les a eus, pourtant, mais…

» Elle se tut de nouveau, ses paupières se baissèrent complètement et ses cils se remirent à battre ses joues roses comme un éventail de dentelle. L’embarras est rare chez elle, mais lui va bien, et, sans hésiter, je formulai toute ma pensée.

»  — Elle les a eus en effet, c’est évident ; mais son printemps n’avait pas la fleur du vôtre : voilà !

» Comment je me laissai entraîner à ce madrigal, du diable si je peux le dire ! mais mademoiselle Colette m’avait bravement défendu tout à l’heure, elle méritait vraiment que je marchasse à la rescousse à mon tour. Elle prit d’ailleurs cela comme la simple énonciation d’un fait, se mit à rire franchement, et releva les yeux avec un petit geste qui signifiait : « C’est ça ; cette fois, vous y êtes ! » Puis, sans transition, tout à fait mise en confiance, elle laissa couler le flot de ses souvenirs, me racontant ceux des épisodes de son enfance qui se rapportaient à sa tante, ainsi que ses frayeurs de petite fille devant elle, le tout sans acrimonie aucune, mais avec une verve comique et malicieuse qui donnait une touche vivante et un relief burlesque au portrait de cette bizarre tutrice. « Égoïsme et jalousie ! » le cri le plus habituel à la bête, te résume cette femme, et je m’en vais te dire un trait qui la peint.

» Fort gourmande de sa nature, elle s’arrange pour que les ressources assez limitées du ménage ne nuisent jamais à l’ordinaire de la maison ; mais le menu, généralement soigné, n’est jamais plus soigné que les jours de maigre. Ces matins-là, on cuisine quelque plat choisi, et, en se mettant à table, mademoiselle d’Épine dit à sa nièce :

»  — Mon estomac ne supporte pas le maigre, Colette ; vous ferez abstinence pour nous deux.

» Et la nièce mange ses sardines ou ses légumes au fumet des pigeonneaux de la tante, qui offre pieusement au ciel ce compromis, le priant d’agréer la substitution…

» Que ce compte-là se règle un jour en purgatoire, et qu’elle s’aperçoive alors que ses billets n’étaient pas bons, je l’espère ; mais le purgatoire est loin, et d’ici là qui est-ce qui tirera cette enfant de ses griffes, et surtout qui lui rendra ses années passées, les soins affectueux et l’éducation qu’elle n’a pas reçus alors ?

» Je te le dis, Jacques, c’est une séquestration qui se joue ici, et c’est véritablement ce que cherche cette femme.

» Ce n’est rien que ces poulets rôtis qu’elle refuse à sa nièce, que ces couvertures moelleuses et ce lit de plumes où elle dort, que toutes ces recherches enfin qu’elle a pour elle seule ; elle entend maintenant l’étioler moralement entre quatre murs, et emprisonner si bien sa jeunesse et sa vie que nul ne se doute de ce qui rit dans ces ruines.