Le docteur, heureusement, a tout raccommodé ; mais lui reste un peu contraint, un peu gêné, peut-être qu’il nous en veut malgré tout, et cela me fait tant de peine !

Une semaine seulement à passer encore ici ! Mon Dieu, je n’aurais jamais cru qu’il se guérirait aussi vite ; c’est trop court ! C’est-à-dire que ce n’est pas la maladie qui est trop courte, c’est le séjour ! Je pensais qu’il resterait bien plus à Erlange, et surtout… Enfin, je ne croyais pas que cela finirait ainsi… Maintenant, c’est tout : personne ne se soucie de Colette ; passé la porte, lui n’y songera plus, et elle restera toute seule, bien plus seule que jamais, comme il fait plus noir dans un endroit qui était éclairé et d’où on enlève les lumières.

Tout bas, cette folie tenace que j’ai en moi espère encore. Quoi et pourquoi ? elle ne peut pas le dire ; mais elle me répète toujours qu’elle voit sa revanche là-bas… J’ai peur que ce ne soit bien là-bas !

Au moins, M. de Civreuse ne se doutera-t-il de rien ; près de lui je suis gaie plus que jamais, et d’ailleurs sans efforts. Il fait si bon dans cette grande chambre !… Je ne dis tout qu’à mes confidents : mon coussin et mon cahier, et quand j’ai fini du premier, je le porte près de la cheminée, je le fais sécher, et je prends le second… Les marges en sont méconnaissables ; sans y penser, j’y écris deux initiales, toujours les mêmes, en long, en large, enlacées, séparées, et tout à l’heure sur ma main gauche, j’ai mis son nom tout entier : une lettre sur chaque ongle et deux sur le dernier, sur celui du pouce.

C’était drôle, et j’ai ri d’abord ; puis toujours cette bête de petite larme qui vient sans propos est tombée, et l’encre s’est brouillée… Voilà comme tout s’efface !…

Pourtant, hier, j’ai mieux choisi mon terrain ; j’ai couru jusqu’au fond du parc, et sur l’écorce d’un grand sapin, celui près duquel j’ai le plus rêvé et sur lequel je grimpais l’automne dernier pour voir venir les aventures, j’ai gravé le nom qui m’occupe avec mon petit poignard. Il n’y a pas d’autre moyen de conter à un arbre ce qu’on pense, et j’étais bien aise qu’il le sût.

En rentrant M. Pierre a remarqué ma robe humide et mes bottines mouillées.

— Vous êtes sortie ? m’a-t-il demandé.

Et moi j’ai répondu :

— Oui, je viens de faire une course !