Benoîte d’ailleurs en témoigne, et elle certifie cette laideur fabuleuse comme légendaire dès le berceau, alors que ce poupon en langes et en bonnet ruché trouvait déjà moyen de ne ressembler à nul autre !… Le plus triste, c’est que là ne se bornait pas la disgrâce, et que le caractère et l’humeur qui animaient ce visage dépassaient en déplaisance tout ce que celui-ci pouvait montrer ou promettre.
Cette morosité chagrine venait-elle du sentiment de tant de laideur, ou cette laideur, au contraire, ne prenait-elle pas son principal désagrément dans cette habituelle et maussade expression ?… Nul n’aurait pu le dire au juste, et c’était exactement le pendant de la question du mauvais estomac et des mauvaises dents. « Lequel a gâté l’autre ? » se demandait-on volontiers en la voyant… Mais il était avéré que tous les deux l’étaient également.
Et pourtant, si valable que fût l’excuse de cette humiliation, la loi n’est pas formelle à cet égard, et on a vu des laides aimables. La Belle et la Bête en font foi, et les contemporains de ma tante affirmaient, m’a raconté Benoîte, avoir plus souvent encore été rebutés par les choses désagréables qu’elle leur disait que par la très vilaine bouche qu’elle ouvrait pour cela ; car parents, amis et étrangers y passaient indistinctement, et on peut croire si ce nom symbolique d’Épine, qui était le sien, fournissait des jeux de mots et des comparaisons appropriés à la jeunesse d’alors.
On conçoit aisément d’après cela que la créature qui unissait à des degrés si extrêmes tant de défauts divers n’ait eu qu’un printemps sans grâce. Elle éloignait instinctivement, et ma mère, plus jeune de quelques années, était mariée depuis longtemps quand ma tante attendait encore l’être assez courageux pour l’arracher à son célibat. De cet espoir non réalisé et qui est resté tenace jusqu’au delà de ce qui était possible, une amertume et une humiliation intolérables lui sont toujours demeurées, et une rancune pleine de colère est le sentiment suprême qui survit dans son cœur.
Les morts et les temps ont passé, mais son dépit est toujours là, et je dois ajouter qu’elle entretient et cultive sa verdeur avec un soin qu’elle n’a jamais dépensé pour personne. C’est son chat, sa perruche, son bichon, l’animal favori de sa vie solitaire, et je ne verrais nul inconvénient à l’occupation, peu évangélique pourtant, qui remplit tous ses jours, si le petit tigre qu’elle nourrit ainsi n’avait dents et ongles et ne s’en servait à l’occasion.
Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ce ressentiment, si amèrement profond, au lieu de se tourner, comme il l’aurait dû normalement, contre les auteurs du mal, s’est jeté tout entier sur les femmes plus heureuses qu’elle qui ont su fixer ces êtres enviés, et jusque sur celles qu’elle pressent capables de le faire un jour à leur tour !
A-t-elle pensé que dans le péché il fallait regarder la cause plus que l’effet, et trouve-t-elle le polisson qui prend un fruit moins coupable que la pomme ou la pêche qui le tentent par leur insolente beauté ? ou plutôt encore, cette indulgence n’est-elle pas le dernier vestige d’une faiblesse et d’une partialité bien mal récompensées jadis ? Je ne sais, n’ayant jamais fait que subir les effets de ce bizarre système de compensation.
A ce titre pourtant, sa rancune serait un éloge ; mais il y a tel compliment dont la persistance et la forme surtout ne sont point enviables, et je crois que ma mère, d’après ce que je devine de son existence, aurait volontiers acheté un peu de paix du sacrifice de beaucoup de ses charmes.
Cette horreur si puissante chez ma tante s’étend d’ailleurs à toutes les classes de la société, aussi bien qu’à tous les âges.
Le bruit d’une noce montant du village jusqu’ici la met hors d’elle, et dans ses rares sorties, si le hasard place sur sa route un couple de promis ou de jeunes époux un peu tendres, il est à croire qu’ils n’oublient plus après cela le regard qui les a suivis.