Ce qu’elle voudrait, somme toute, c’est que son sort et son ennui fussent le sort et l’ennui communs, et, très logique en cela, elle a des tendresses et des soins caractéristiques pour les laides, les disgraciées, les oubliées, toutes celles qui promettent à son amour-propre des compagnes d’infortune.
Qu’une d’elles se marie pourtant, et le charme est aussitôt rompu !…
Telle est ma tante, et telles sont les causes singulières de la vie que je mène auprès d’elle.
Quelle catastrophe m’a livrée tout enfant à ce cœur si peu tendre, je ne le sais qu’à moitié, et je crois que la mort de mon père, arrivée brusquement, est le mal dont ma pauvre mère est morte elle-même peu de temps après.
De la famille, ma tante Aurore restait seule (je dis Aurore, car, par une amère ironie, c’est celui de ses trois noms qui a prévalu), et la garde de l’orpheline lui revenait de droit ; mais de la façon dont elle portait la charge, le poids devait lui en être léger, et je crois qu’elle se bornait à m’ignorer jusqu’à l’heure où, je ne sais par quel réveil, elle s’avisa que l’ennemie traditionnelle était entrée chez elle en ma personne, et que, par une transformation assez naturelle, la fillette se ferait femme quelque jour. Si ce ne fut pas uniquement cette idée qui détermina notre brusque départ pour Erlange, au moins la raison véritable et celle-là durent-elles éclore bien près l’une de l’autre, car j’avais à peine dix ans quand elle me transplanta soudainement dans ce milieu agreste, où tout me charma, bien entendu.
Là s’écoula la phase nébuleuse de mon âge ingrat, phase suivie par ma tante avec un œil que je voudrais qualifier de bienveillant, mais où je crains plutôt qu’une curiosité inquiète n’ait dominé. Que sortirait-il, en effet, de ce teint brouillé, de ces yeux bistrés, de ces pieds et de ces mains qui ne s’arrêtaient pas de grandir ?… Le doute était permis !…
Par malheur, il en sortit ce que j’ai dit, et le jour où j’eus secoué ma dernière écaille, ma tante me conduisit droit au couvent.
Ma pauvre mère, qui prévoyait sans doute l’avenir, avait exigé de sa sœur la promesse que, pendant deux années au moins de mon temps de jeune fille, je vivrais à Paris, et c’est la façon ingénieuse dont celle-ci a trouvé moyen d’exécuter cet ordre d’outre-tombe sans sortir de ses propres voies. Pour rien au monde elle n’aurait voulu manquer à sa parole, j’en suis persuadée, mais elle l’a habillée de ce froc, sans le plus léger scrupule, et il demeure convenu que j’ai vu de Paris tout ce qui se voit !
Le temps révolu, elle est venue m’arracher à mes mondanités, et elle a ramené à Erlange cette nièce dont nul n’a voulu et qui, avec la grâce de Dieu, marchera peut-être sur ses traces.
Étant donné cela, on juge si ma proposition de ne plus quitter le couvent devait lui agréer !… Religieuse, mais c’était la solution consolatrice qui ne devait froisser aucune des papilles toujours hérissées de son chatouilleux amour-propre !