Ce n’est point un mari, le voile ! et fille et religieuse se touchent de bien près quand on effeuille les marguerites, sans compter que tout le monde peut prétendre à ce sort au même titre. Moins exigeant que les hommes, le couvent ne regarde pas à la qualité des minois qu’il enterre, et j’ai certainement agité le cœur de ma tante, pendant ces vingt-quatre heures, plus que je n’y avais encore réussi depuis ma naissance…
Mais, pendant l’intervalle, ma vocation trop fragile s’était fondue comme on sait, et force a été à mademoiselle d’Épine de garder mes dix-huit ans à ses côtés. Voisinage qui paraît lui peser si fort que je ne peux pas m’empêcher de me figurer que, par un arrière-mirage diabolique, sa pensée la ramène, en nous voyant ensemble, au souvenir des freluquets d’autrefois — ces trop grands amateurs de bons mots — pour lui représenter le parti qu’ils auraient su tirer de ce rapprochement, et la façon dont ils auraient fait fleurir, dans leur langage imagé, un bouton frais sur les rameaux piquants, trop célèbres jadis !…
Si ce ne sont pas là rigoureusement les termes dont elle s’est servie en me parlant, car peu de gens se donneraient eux-mêmes les étrivières avec cette franchise d’allures, le sens en est scrupuleusement gardé, et je suis certaine que, tant avec mes propres souvenirs qu’avec ceux de Benoîte, et avec l’aide de ce que ma tante m’a dit elle-même, j’ai reconstitué son personnage dans le passé, le présent et même, hélas ! dans le futur !…
Depuis lors, la vie a repris ici son cours ou plutôt sa stagnation habituelle, et ma tante se fait un devoir de verser régulièrement sur ma tête des paroles qui sonnent comme de petites pelletées de terre, et avec lesquelles elle espère arriver à me prouver que Colette est défunte et ne réclame plus en ce monde que la grâce d’un De profundis.
Je la laisse aller !… Mais, vive Dieu ! comme disait le plus charmant de nos rois, qu’elle y prenne garde, car je ne suis pas encore morte, et je compte bien le lui prouver quelque jour.
4 mars.
Mon bon Jean Nicolas, il neige toujours plus fort et mon thermomètre a encore baissé ! Est-ce parce qu’il dit vrai ou est-ce parce qu’en le reprenant ce matin à la fenêtre, après avoir déjeuné, il a effleuré l’épaule de ma tante ? Je ne sais plus, mais je songe à brûler mes chaises pour augmenter le feu de ma cheminée !
Pour comble de malheur, les souvenirs des mois passés que j’avais évoqués depuis trois jours ont dû s’échapper de ma chambre comme un vol de chauves-souris ou de corneilles de mauvais augure, car l’aggravation d’humeur de ma tante ne peut s’expliquer autrement, et jamais ses prévisions d’avenir n’ont pris un tour plus aimable.
Isolement et pauvreté, car il paraît que je suis pauvre ; murailles de pierre et murailles d’oubli, elle résume tout ce qui me sépare du reste des humains avec une joie qu’elle ne parvient pas à cacher ; et quand elle découvre dans ses paroxysmes de gaieté ses longues tablettes où la carie met des points de dominos, il me passe entre les deux épaules un souvenir d’ogresse que je ne domine pas.
Tout n’est pas ombre cependant dans ses prévisions ; elle a des mots charmants quand elle me trace le tableau de nos deux vies se prolongeant indéfiniment ainsi, et s’achevant toujours ensemble, et j’ai besoin, dans ces cas-là, pour ne pas pleurer, de regarder la fenêtre et de m’assurer qu’on n’y a point encore mis de ces barreaux qui empêchent les petits oiseaux de s’envoler, quand ils n’ont plus ni courage ni force quitte à mourir faute de grain sur la grande route.