Elle a bu à l’âcre source de la déception ; bon gré mal gré, elle entend que je m’y abreuve à mon tour ! Et si le sort ne se charge pas de l’exécution, elle se réserve de me tourner de ses propres mains le gobelet de quassia amara où toute tisane devient amère… Sans doute, les planètes qui ont tracé mon horoscope lui semblent trop indulgentes, car elle se promet in petto d’en effacer toutes les lignes d’or, afin de réduire ma destinée bien juste au cadre de la sienne.
Mon Dieu ! les bonnes gens de la Révolution n’en demandaient pas davantage, après tout. Ce qu’ils voulaient, c’était simplement que leur misère devînt la misère commune, et pour être plus sûrs que personne ne dînerait les jours où ils avaient faim, ils prenaient le rôti… Mais de là à penser qu’une demoiselle d’Épine coiffât jamais le bonnet phrygien, il y avait un monde !…
En attendant, je me remeuble. Un hasard fortuit m’a révélé ce que je soupçonnais depuis longtemps, à savoir que mes fauteuils les plus douillets et mes armoires les moins délabrées ornent aujourd’hui la chambre de ma tante. Si fermé que soit le sanctuaire, la porte en était restée battante, et un de ces coups de vent qui éparpillent les branches de nos arbres comme des fétus sous le battoir l’a ouverte au moment où je passais.
C’est un petit palais.
Ma tante a dû consacrer les deux années de mon absence à ouater son nid, tant il semble moelleux ; seulement, elle l’a fait avec la laine d’autrui, comme un oiseau pillard, et je ne cherche plus les tapisseries de la salle à manger ni les rares coussins du salon : je sais qu’elle leur a fait un sort !…
Dans ces conditions, la délicatesse m’a paru hors de propos ; aussi, me suis-je mise à tirer chez moi tout ce qui n’a pas excédé la force de mes bras doublés de ceux de Benoîte : quatre bras qui en valent six ! Et mes murs se repeuplent.
En revanche, les pièces intermédiaires se vident, et de l’aile gauche à l’aile droite, ce n’est plus qu’un vaste désert où l’on chemine en se guidant sur le feu de nos campements des deux extrémités. La salle à manger reste le seul terrain commun ; aussi en ai-je respecté la vaisselle plate et toutes les chaises !… Les sièges, d’ailleurs, ne me manquent plus, et j’en ai beaucoup, sinon de très variés.
Mes trois canapés, par exemple, sont tous pareils. Du chêne sculpté, fouillé comme par des grignotements de souris, tant les détails des reliefs en sont menus, et comme couverture de grandes tapisseries vertes, où des belles dames et des chevaliers bardés de fer se débitent des fadeurs dans un jardin dont les allées montent à pic.
Les bonnets pointus des châtelaines rejoignent souvent la cime des arbres, et toutes les figures sont vues de profil, les faces exigeant sans doute un travail trop difficile pour être brodées ; mais l’ensemble n’en est pas moins gai…
Je les ai rangés chacun dans un panneau, et ma chambre est si longue à traverser, qu’en arrivant près de l’un, j’ai oublié comment était l’autre. Depuis le premier, je devrais voir lever le soleil ; du second, je fais face au couchant, et du troisième, je verrais la lune, si la lune se voyait encore ; mais aujourd’hui, de tous les trois, je n’ai vu que tomber la neige, et j’aurais voulu en posséder un quatrième pour m’en aller pleurer dessus.