Mes tables ne se comptent plus ; c’est ce que ma tante aime le moins, et le choix en était innombrable. Il y en a de rondes, de carrées, de toutes les formes et de toutes les couleurs, et « Un » qui a pris, j’en ai peur, quelque chose de mes désirs errants, essaye sa niche sous chacune d’elles successivement. Entre les pieds des plus petites, sa bonne grosse carrure l’arrête, et il les entraîne avec des bonds de colère quand il se sent pris, en faisant voler les petits tiroirs et en aboyant comme un fou. Mais il me reviendra bientôt, je le sais, et je retrouverai le tapis dont mes pieds n’ont jamais eu plus besoin ; sans cela, mon chien mériterait-il le nom que je lui ai donné depuis mon retour, et qui signifie tant de choses dans son unique syllabe ?

Autrefois, pendant toute sa petite enfance, je l’appelais Pataud, un nom sans prétention que je lui avais choisi à cause de sa grâce un peu lourde et de sa grosse tête ; mais je me connais mieux en individus aujourd’hui, et quand je me suis retrouvée ici, et qu’au bout de quelques jours j’ai fait le compte des amis qui me restaient, qui pensaient encore à moi et qui me le prouvaient… en tout et pour tout, il y en avait un, un seul, et c’était lui !… De là son nom…

Pour en finir avec mon mobilier, je l’ai complété par six prie-Dieu trouvés d’un bloc, qui ont des colonnes torses en chêne noir et des coussins en velours cramoisi à glands d’or, où les genoux ont marqué leur trace. Je m’abîme devant ces deux petits ronds, cherchant l’histoire et les pensées de ceux qui les ont faits ; mais je ne sens qu’une affreuse odeur de poussière, d’où sortent des papillons qui volent d’un air effaré, encore lourds de leur interminable gourmandise !…

Un de ces prie-Dieu, rendu à sa destination première, est placé à l’écart, et des autres, ma foi, j’ai dû faire tout ce qui me manquait : des chaises basses, des chauffeuses, des rêveuses… qui ne se distinguent d’ailleurs entre elles que par les noms que je leur donne, mais qui me procurent l’illusion que je pourrais asseoir douze personnes à la fois… si elles venaient.

Ma pauvre Benoîte perd son latin à tâcher de me distraire. Quand elle me voit au dernier point de la mélancolie, elle emploie son grand moyen, et elle me dit tout bas en guignant la porte pour se préserver des surprises :

— Veux-tu faire des crêpes, ma Colette ?

Mais je me lasse vite d’arroser le feu avec la pâte et mes doigts avec le beurre, et je m’assieds sur l’âtre pendant qu’elle reprend ma place.

Parfois aussi elle essaye de me mettre entre les mains son tricot, une chausse interminable dont je compte les mailles sans me déranger, mais je n’aime pas plus à travailler qu’à cuisiner, et la bonne vieille en vient à recommencer ses contes de nourrice pour me faire rire. « Il y avait une fois un roi et une reine… » Mais, pour Dieu ! où donc sont-ils, ce roi et cette reine ; et puisqu’ils n’avaient pas d’enfants, que ne m’ont-ils pas adoptée pour fille ?…

5 mars.

Ce matin, une diversion s’est produite, et j’en ris encore toute seule. La provision des salaisons était épuisée, paraît-il, et ma tante, qui est très friande de ces choses, avait fait dire au village qu’on en apportât d’autres, de sorte que, vers neuf heures, une voiture couverte d’une toile, avec de la neige jusqu’aux cerceaux et tous ses grelots en branle, entrait dans la cour ; c’était Bidouillet et ses provisions qui arrivaient.