Si sombre qu’il fût, il souriait cependant quelquefois, et il y a un charme spécial au sourire des gens froids. C’est comme le soleil en hiver ou comme cette fleur d’aloès dont me parlait M. Pierre, qui fleurit une fois seulement tous les cent ans, et dont la rareté fait le prix… Pourquoi est-ce d’une fleur si rare que je suis occupée ?…
Notre dernière journée s’est passée mieux qu’aucune, et je ne voudrais pas jurer que lui-même ne sentît une imperceptible émotion.
Le matin, en entrant à mon heure habituelle, j’avais trouvé près de son fauteuil une table chargée de papier, d’une boîte à couleurs et d’un faisceau de crayons et de pinceaux. Benoîte lui donnait un verre, et dès qu’elle fut sortie :
— Voudriez-vous, me dit-il très vite, me permettre de faire votre portrait sur cet album en deux coups de crayon ? Je viens d’esquisser ce côté du château, mais mes souvenirs d’Erlange seraient bien incomplets si ma garde-malade n’était pas en première ligne.
Je répondis oui, bien entendu, et je m’approchai pour voir ce qu’il tenait, tout en lui demandant :
— Comment faut-il me poser ? debout, assise, de profil, de face ? — Et en même temps j’essayais toutes ces positions…
Il se mit à rire, et après avoir réfléchi un instant :
— Si vous le voulez bien, me dit-il, vous vous assiérez dans ce grand fauteuil et vous vous installerez près de la cheminée, comme vous étiez le soir de mon premier réveil ici.
— Moins la robe, toutefois.
— Moins la robe, malheureusement !