» Pour me distraire, je crayonne au hasard. Un bout de clocher par-ci, un nuage par-là, et un mouton qui paît sur le nuage. C’est de la haute fantaisie, mais mes cartons ne sont pas pour l’exposition, et je ne lui offrirai même pas ce qui lui plairait mieux peut-être, c’est-à-dire le portrait de mademoiselle d’Erlange, une tête quart de nature qui n’est ma foi pas mal du tout ! T’ai-je dit que je lui avais demandé de poser, décidément, et qu’elle avait bien voulu reprendre pour la circonstance sa robe de grand’mère de ma première soirée chez elle ?… Mais non, évidemment, puisque tu en étais resté à trois jours de mon départ.

» Eh bien, le matin du lundi où je devais quitter Erlange, je me suis souvenu de mon intention d’essayer de saisir cette tête fantaisiste, et j’ai réussi au delà de tout ce que j’espérais. Très vivement menée, cette aquarelle n’est qu’une demi-ébauche ; mais je crois qu’elle perdrait en grâce tout ce qu’elle gagnerait en fini, et je la laisse telle quelle. On esquisse un sourire, on ne le fixe pas par A + B, surtout un sourire comme celui-là, et tout bien vu, en tenant compte du coloris, de la ressemblance, et modestie à part c’est un petit chef-d’œuvre !

» Tu le verras, il vaut bien la peine d’un voyage, et je te le conduirai pour en avoir ton sentiment.

» Moitié en riant, moitié sérieusement, mademoiselle d’Erlange a voulu me rendre la politesse, et elle a fait le plus affreux petit gâchis que tu puisses rêver, ce qui me laisse à croire qu’elle n’a jamais dû aimer beaucoup le dessin, puisqu’elle pratique de cette façon.

» Et c’est ainsi que ce sont passées nos dernières heures, causant et riant comme si les ferrailles de la carriole qui m’attendait n’avaient pas sonné dans la cour.

» Sur un bûcher « solennel et expiatoire », nous avons brûlé ensemble les éclisses qui m’emprisonnaient depuis tant de jours, et les adieux ont commencé.

» Sans contredit, la plus émue de nous trois était Benoîte, que j’ai embrassée carrément sur les deux joues, et qui y aurait bien été, je crois, de sa petite larme. Mais que veux-tu faire au milieu d’individus de notre trempe ! Notre sang-froid l’a glacée.

» Ensuite j’ai pris congé de mademoiselle Colette par un petit compliment très courtois, très gentil, qu’elle a accueilli pourtant sans y répondre un mot, puis elle m’a tendu la main, et fouette cocher !

» Regrettes-tu maintenant la déclaration que tu me conseillais pour le mot de la fin, et vois-tu le ridicule de cette situation : un homme parlant d’amour, s’échauffant, suppliant, mettant son âme à nu pour obtenir à l’heure des adieux un mot ou un regard, et accueilli par les éclats de rire d’une tête folle et d’un cœur sec ! Car elle aurait ri, je le gage !

» En vérité, jamais je ne fus plus satisfait d’avoir passé le temps et le goût de semblables protestations, et de sentir mon cœur bien calme, bien paisible, comme un honnête guerrier retiré de la gloire et qui a pris ses invalides. Cela me fait dormir sans rêver, même sur de la balle d’avoine, et c’est quelque chose qu’un bon somme assuré !