» De bonne foi, mon ami, est-ce que tu t’imagines que depuis deux jours je dessine des moutons sur des nuages et des paysannes en jupon ? La vérité est que j’ai déchiré tout à l’heure la vingtième lettre que je lui ai écrite depuis avant-hier, que je recommencerai bientôt, et que, si je n’arrive pas à lui dire les folies où mon cœur m’entraîne, dans la langue où je veux lui parler, je monterai ce soir à Erlange, je m’agenouillerai devant elle dans la grande chambre où je l’ai connue, et je lui dirai que je l’adore.
» Tu parles de mes béquilles ! Mes béquilles, Jacques, mais j’en ai fait un grand feu de joie, un feu où j’ai jeté tous mes doutes et tous mes jours passés pour ne plus me souvenir que d’aujourd’hui et de demain ; et pour franchir cette montagne, crois-tu que je n’aie pas assez des ailes de l’amour ?…
» Que je voudrais te la faire connaître ! Te l’ai-je bien décrite dans ma morosité, et as-tu compris que ces folies et ces enfantillages dont je me plaignais sont peut-être ce que j’aime le mieux en elle ? Il ne fallait rien moins que cette originalité et cette fraîcheur pour réveiller ma jeunesse et ma vie engourdies, comme ces parfums nouveaux qui ne ressemblent à nul autre, et qui arrivent jusqu’aux sens les plus émoussés.
» C’est une fleur sauvage et charmante qui a poussé là entre terre et ciel pour moi, et pour moi seul, qui n’a aimé encore que des étoiles et des rêveries, que la brise de la montagne seule a effleurée, et qui réunit en elle toutes les grâces de la femme avec toute la verdeur de la nature même.
» Avec sa main dans une de mes mains et la tienne dans l’autre, le monde est rempli pour moi, et mon bonheur est si grand qu’il n’y a qu’une chose que je puisse lui comparer, c’est l’infini !…
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» Pense à moi ce soir, Jacques ; je monte là-haut, je ne puis plus demeurer ici, j’ai soif de l’air d’Erlange ! S’il me faut écrire au lieu de parler, eh bien ! je trouverai dans ces ruines quelque coin où m’abriter, et pour tracer des paroles d’amour, faut-il plus que ce clair de lune ?…
» Je t’envoie son portrait, je veux que tu la voies : demain, l’original sera à moi, ou tu pourras alors garder ceci à jamais, car ce serait mon legs suprême… »
30 avril.
« Mon Dieu, mon bonheur est trop grand, trop soudain, et il m’écrase. Aidez-moi à savoir le porter ! » Voilà mon cri du premier instant, et cependant une demi-heure plus tard, je ne savais plus si j’avais pleuré ; et ma joie était si bien entrée en moi que je ne me souvenais plus qu’elle n’eût pas été toujours !