Hier, je crois qu’il était dix heures du soir à peu près, j’étais assise toute seule dans la chambre de M. de Civreuse ; — je l’appelle encore ainsi, — et, sans rien faire, les mains sur mes genoux, je songeais.

Benoîte était partie depuis longtemps ; il n’y avait pas un souffle autour de moi, et je me sentais si seule que le bruit de mes propres mouvements me faisait tressaillir de frayeur.

Tout à coup, au dehors, sur le chemin du village, les pierres se mirent à rouler, et j’entendis distinctement un pas d’homme.

Mon cœur commença à battre si fort que je comptais ses coups. « Quelque paysan attardé, me dis-je. Un colporteur qui rentre. » Mais, quand il fut sous ma fenêtre, l’homme s’arrêta, et mon émotion devint telle que le bois de mon fauteuil que je serrais involontairement se marqua dans la paume de mes mains.

— C’est lui ! me dis-je.

Lui ! qui ? M. de Civreuse, parti l’avant-veille sur ses béquilles ! C’était impossible. Et pourtant, au bout d’une seconde, une voix contenue, mais vibrante, et que je connaissais bien, monta jusqu’à moi, et j’entendis qu’on me disait :

— N’ayez pas peur !

Quand il se fût agi de ma vie, je n’aurais pu ni parler ni remuer ; je demeurai une seconde en suspens ; puis une pierre, grosse comme une noix, lancée avec une adresse extrême, traversa un des petits carreaux de la fenêtre et vint rouler jusqu’à mes pieds.

Tout autour était plié un papier, et, revenue de mon saisissement, je le pris.

L’écriture de M. de Civreuse le couvrait des deux côtés, et voici ce que je lus :