« Colette, pardonnez-moi la folie de ce billet, et pardonnez-moi surtout la folie de cette façon dont je vous l’envoie ; mais, entre nous, est-ce que rien peut ressembler à ce qui est ailleurs ?

» Puis c’est un château enchanté qu’Erlange à cette heure du soir ; tout est clos, et il n’y a nulle issue où j’oserais frapper.

» Benoîte dort, je le devine, et il ne brille ici qu’une seule lampe que je connais bien, car c’est vers ce point, dont mon cœur fait une étoile, que je marche depuis deux heures.

» Placé plus loin et plus haut, j’y serais monté de même cette nuit, sans pouvoir attendre le jour, parce que ce mot que je viens vous dire, je l’ai dans le cœur et sur les lèvres depuis longtemps déjà, parce que voilà six semaines que je le répète tout bas soir et matin, et qu’après vous avoir tant murmuré que je vous adorais sans que vous m’entendiez jamais, je veux maintenant vous le dire assez haut pour que mes paroles arrivent non pas seulement à vos oreilles, mais jusqu’au plus profond de vous-même.

» Je vous aime… Mais je ne veux pas vous dire à présent comment je vous aime ; je veux voir votre sourire et vos yeux pendant que je vous parlerai et je ne veux plus perdre une seule minute de votre grâce. Je sais ce qu’il en coûte pour passer deux jours loin d’elle !

» Maintenant ne me dites pas que vous ne voulez pas de mon amour, et que vous refusez toute cette vie et toute cette ardeur que je mets à vos pieds… N’avez-vous donc jamais pensé, ma pauvre enfant, comme il serait facile pour un homme résolu de venir par une nuit comme celle-ci dans cette solitude, de vous prendre et de vous emporter si loin que nul ne retrouverait jamais votre trace ?…

» Puis, je crois fermement qu’il y a des choses qui sont écrites dans le ciel de toute éternité. Elles sont rares, mais elles sont parfaites, car c’est le bon Dieu lui-même qui les a signées, et notre mariage est de ce nombre.

» Colette, dans ce chemin où vous m’avez jeté à genoux un jour sans le vouloir, j’attends votre réponse comme vous m’avez trouvé là ce matin d’hiver.

» Pardonnez-moi cette vitre que je vais briser ; c’est la fenêtre sacrifiée, je crois, et je la choisis à dessein parce que j’ai la superstition de ce chemin par où m’est venu le bonheur…

» Quand nous partirons tous les deux, si j’ai cette joie de vous emmener, j’emporterai avec vous cette petite statuette que vous savez, et à laquelle j’ai voué une reconnaissance passionnée, car sans elle, Colette, je passais !… »