A mesure que je lisais, une joie ardente m’avait empli le cœur, et je ne pouvais croire à la réalité de ce bonheur. Était-ce possible ? Était-ce bien lui ? était-ce bien moi ? Quoi, il m’aimait ! il m’aimait depuis longtemps, mon rêve était accompli, et toute cette souffrance devenait un mauvais songe ?

En même temps, la surprise de ce long silence me venait. Pourquoi parler si tard ? Et quelle raison avait-il eue de me laisser pleurer ainsi ?

Puis, avec cette émotion heureuse, le vieil être revivait en moi, et toutes les folies de malice que mes larmes avaient noyées depuis deux jours secouaient leurs ailes et s’envolaient à la fois.

Elles avaient compati quand je pleurais, elles s’étaient écartées discrètement ; mais cette heure de joie était à elles, elles la réclamaient, et les idées les plus folles se croisaient, chacune lançant la sienne !

« Dis oui tout de suite ! » me conseillait pitoyablement mon cœur. « Jamais ! criaient les autres ; n’oublie pas nos projets, Colette ; il faut qu’il peine, n’ouvre pas tes mains si vite ! »

De sorte que je ne savais plus auquel entendre, et que je riais les larmes aux yeux comme ces jours de ciel incertain où la pluie tombe ensoleillée… Beau temps ou orage, on ne sait pas.

Cependant je marchai jusqu’à la fenêtre et je l’ouvris. Au bruit de l’espagnolette, une silhouette perdue dans la nuit fit un brusque mouvement. Je la voyais mal parce que j’étais, moi, placée en pleine lumière et elle dans l’ombre. Je devinai pourtant qu’elle allait parler ; je me penchai, et l’étrangeté de cette explication à distance me frappa soudain si vivement que ma gaieté l’emporta :

— Monsieur de Civreuse, criai-je, êtes-vous à genoux ?

— Colette, dit-il seulement, répondez-moi, je vous en conjure !…

Je n’avais pas compté sur cet accent. Comme il le souhaitait, il entra jusqu’au fond de mon être, et troublée, hors de moi, ne trouvant plus un mot, je me mis à répéter machinalement la phrase que j’avais en tête un instant avant.