Ainsi, je suis gelée ; cette idée m’impressionne, et pendant que la porte retombe sous la main aimable que je connais bien, toutes les histoires que j’ai entendu raconter me reviennent à l’esprit, et j’ai des visions de doigts de pieds arrachés avec les bottines et de mains tombant avec le gant qui me font frémir ! Où a-t-on laissé les miennes, bon Dieu ?… Il me semble que je suis en verre filé, et, prise de peur en pensant à ma fragilité, je n’ose plus remuer jusqu’à ce qu’un cri de joie que jette ma pauvre vieille bonne en m’entendant respirer me fasse rire malgré moi.
Mes lèvres ont tenu bon ; je hasarde mes bras dehors pour les lui tendre, et je retrouve avec plaisir tous mes doigts attachés au bout. C’est un bon moment !
Puis vient mon histoire, une histoire terrible, comme les sauvetages du mont Saint-Bernard, où le terre-neuve obligé joue son rôle en la personne de Un, et où j’apprends qu’après mon chien, je dois mon salut à la fermeté du galop de l’âne pendant son retour.
Un peu moins d’ampleur dans l’allure, un coup de sabot plus mou, et les empreintes qui étaient déjà remplies aux trois quarts quand on a suivi leur trace pour venir me chercher eussent été comblées entièrement, et j’étais dans mon trou pour jusqu’au printemps prochain !…
Après les larmes et la compassion, la gronderie est venue, bien entendu, et Benoîte jure qu’elle ne me pardonnera jamais.
Son ton est si sérieux, cette fois, que je crois qu’il me faudra bien attendre jusqu’au baiser du soir pour que la paix se fasse et que je la voie se fondre en tendresse.
En attendant, elle me bourre de tisanes brûlantes qu’elle m’apporte sans me regarder et qu’elle me tend en détournant la tête, et dans les intervalles, Un me sert tout seul, c’est lui qui m’a donné mon cahier, ma plume et jusqu’à ma bouteille d’encre, et cela sans se salir le bout des dents ; et c’est moitié à lui, moitié à mon patient muet que je viens de conter toute cette affaire.
7 mars.
N’était la garde jalouse que Benoîte monte autour de moi, je repartirais pour mon trou, car, sur ma parole, tout est préférable à la vie que je mène ici !…
De mon aventure il ne m’est rien resté, pas un éternuement, et je n’y ai gagné que de n’avoir plus le droit de passer le seuil de la porte sans que mon chien me tire par ma robe et aboie jusqu’à ce que Benoîte arrive en courant et me fasse rentrer d’autorité.