Là les difficultés augmentent ; avec une sagacité merveilleuse, mon âne comprend que le salut, impossible pour nous deux, est encore réalisable pour lui ; il manque des quatre pieds à la fois, se roule et me dépose dans une combe profonde où la neige amassée me reçoit comme un matelas, mais où je reste plus empêtrée que dans un nid de plumes, pendant qu’il repart d’un galop qui fait trembler le sol.

C’était drôle, certainement, et mon premier mouvement a été de la gaieté, d’autant plus que je croyais pouvoir me remettre sur pied facilement et dès que je le voudrais… Mais le choc m’avait étourdie sans doute, car, malgré tous mes efforts, cela me fut impossible, et je me sentais si maladroite que je me comparais, je me le rappelle, à un hanneton renversé sur le dos et agitant éperdument ses pattes en l’air.

Je ne sentais plus aucune force dans mes membres, et, petit à petit, il me semblait que mon cœur s’en allait en eau comme la neige qui fondait sous mes doigts et qu’on retirait pièce à pièce tout ce que j’ai coutume de sentir dans ma tête, tant elle se faisait vide…

A part cela, d’ailleurs, la situation n’était pas désagréable ; la profondeur de mon trou m’abritait de la rafale, et ma couche, malgré sa fraîcheur, était molle ; si molle même que je m’y enfonçais toujours davantage, et que, par petites poudrées, d’autres flocons me recouvraient comme une morte qu’on ensevelit doucement.

A mesure que le temps passait, je sentais moins le froid ; j’aimais ce sommeil qui m’envahissait et, malgré la sensation très nette que je gardais qu’on ne me retirerait jamais de là, je n’avais nulle frayeur, et j’aurais souri volontiers. Seulement, mes lèvres s’y refusaient, et j’éprouvais ce que doivent ressentir les statues, si les statues s’avisent de penser, c’est-à-dire des volontés de mouvements dans des bras en marbre qui ne peuvent pas se lever, des paroles qui veulent vibrer dans une gorge qu’on a oublié d’animer, et des idées qui cherchent à éclore dans une cervelle pétrifiée où rien ne peut s’imprimer. Puis, peu à peu,… plus rien ! et il me semblait que je n’étais plus une femme en chair et en os, mais une masse de plomb tant cette lourdeur que je sentais devenait intense.

Quant à la durée de cette suspension de vie, c’est ce que je ne peux pas estimer… A-t-elle été d’une heure ou d’un jour, peu importe, car je crois que je n’en aurais souffert ni plus ni moins si elle s’était prolongée ; et quand j’ai repris mes esprits, je n’étais même pas éloignée de me fâcher qu’on interrompît un si bon repos !…

D’un côté de mon lit, on se désole : c’est ma pauvre Benoîte ; de l’autre, je sens un museau humide qui se glisse sous mes draps, et c’est ainsi que je me réveille entre mes deux plus chères affections… Sur un de mes canapés, au mépris de la dignité de mes belles dames, la laitière sanglote, et ma première sensation de connaissance est de remarquer qu’elle a toujours les mains aussi rouges. Comment n’est-elle pas arrivée à les réchauffer pendant tout ce temps ?…

Cependant je flotte encore dans le doute ; mon matelas est-il de neige ou de laine ?… Mais, en étendant les mains, je rencontre à droite et à gauche des bouteilles d’eau chaude posées contre moi, puis d’autres après, et le chapelet se continue ainsi jusqu’à mes pieds. C’est une crémation !… Et on a beau parler des effets de la réaction, éprouvés après un grand froid, je n’aurais sûrement pas trouvé cela dans mon fossé. Je crois décidément que je suis chez moi.

D’ailleurs, la seule figure familière qui manquait encore au tableau sort de l’ombre, et j’entends la voix de ma tante.

— Elle est folle, archi-folle, et je vous répète que je ne peux rien pour elle !… Mais vraiment, elle aurait pu se rappeler que nous ne sommes pas organisées pour avoir quelqu’un de gelé dans la maison !