— Jusqu’au Nid-du-Fol, oui, Mam’selle.
Elle rechaussait ses sabots en me parlant, secouait ses épaules en songeant au froid du dehors, reprenait sa mesure et était déjà presque sortie, quand tout d’un coup, irrésistiblement, l’idée m’a prise de m’asseoir sur sa bête à sa place, d’aller livrer son lait moi-même en son nom, et de faire ainsi une course adorable sous les gros flocons qui tombaient. Rien que la pensée m’en rendait frémissante d’aise ; toute l’impatience de mes derniers jours de réclusion bouillait dans mes veines, et je voyais l’âne trottant dans la neige molle, le vent me fouettant les yeux, et l’étonnement des gens de là-haut en s’apercevant du changement de visage.
Aussi la bonne femme, à qui j’avais dit mon plan en deux mots, avait beau faire, crier, protester et appeler Benoîte, je n’en tenais plus compte et je m’équipais en poste. Nos murs, d’ailleurs, ne sont pas de ceux qui laissent passer la voix : j’étais sûre que ma bonne n’entendrait mie, et je me savais de force à lui faire dire oui quand elle aurait huit fois non dans l’esprit et dans la volonté.
En même temps, je tentais ma nouvelle patronne en l’asseyant près du feu, je lui montrais qu’elle avait le nez rouge, les mains gourdes et les lèvres bleues, et qu’une heure de repos et de chaleur arriverait juste à point pour la remettre. Je l’assurais de mes soins pour son bagage, de ma sollicitude pour son grison, de ma parfaite connaissance de la route et de la maison de ses clients, et, avant qu’elle ait pu trouver un mot de plus, j’avais sa mante sur les épaules, son capuchon sur les yeux et dans la main sa houssine rustique, dont je me servais fort dextrement, ma foi !
Pendant le premier quart d’heure, ce ne fut qu’un enchantement : le trot de l’âne était doux, la neige qui me balayait les joues, soyeuse et légère comme un duvet, et je chantais à pleine voix, avec la gaieté d’un muletier de profession. Mais peu à peu le sentier se mit à monter, les pierres cachées sous la neige et que je ne pouvais pas voir commencèrent à nous faire butter, et au tournant d’un pli de terrain, le vent se chargea de mon affaire en deux coups le capuchon à droite, la mante à gauche, et moi, forcée de sauter à terre et de me rhabiller tant bien que mal pendant que l’âne maudit continuait sa route et que je le poursuivais en épuisant toutes les exclamations connues :
— Oh !… oh là !… Ooooh là ! Oh là donc !
Une fois repris, autre affaire pour se hisser : le bât tourne, les points d’appui manquent, je mets le pied sur dix monticules avant d’en trouver un qui ne soit pas tout neige, et où je ne m’enfonce pas jusqu’aux genoux ; et enfin assise sur ce château branlant, quand je pousse un cri de triomphe, l’âne est saisi de la fantaisie contraire ; ses quatre pieds se fichent en terre, et j’ai beau y aller de la voix, de la houssine et du talon, c’est un soliveau moins les sauts de mouton qu’il exécute et qui font sortir le lait en gerbes, et jaillir de la neige mêlée de terre jusqu’à mes oreilles… J’égrène le chapelet en sens contraire.
— Allez ! Hop ! Hue ! Hue donc ! Prrr ! — jusqu’au moment où nos deux volontés tombent d’accord et où il repart subitement.
Au « Nid-du-Fol », la neige est un cyclone et le vent une trombe, et quand j’arrive aux premières maisons, mon nez et mes lèvres sont comme ceux de la fermière.
On s’exclame, on me réchauffe, et comme on me dit que l’air fraîchit et qu’il y aura une tempête avant longtemps, je repars presque aussitôt. Seulement, cette fois, nous avons vent debout, et ni mon âne ni moi n’aimons cela. La pente est dure à redescendre, la neige se gèle, devient mauvaise et, de glissade en glissade, nous arrivons tant bien que mal jusqu’à mi-côte, où la catastrophe finale se produit.