6 mars.

Depuis huit jours, nos deux vaches sont malades. Le cas ne semble pas drôle, ni même intéressant, et il m’a cependant procuré la meilleure journée que j’aie passée depuis longtemps.

Le premier jour de la sécheresse, on nous avait fait du thé, le second du café, et Benoîte parlait d’une soupe pour le troisième matin ; mais mademoiselle d’Épine, peu amie des privations, a fait prévenir une laitière du village qui, depuis lors, nous monte à dos d’âne la ration nécessaire.

Ce matin, comme elle est venue en retard, j’étais levée à son arrivée et je la regardais mesurer son lait quand ma tante a sonné à tour de bras. Rarement la cloche de cathédrale qui correspond de sa chambre à la cuisine se fait entendre hors des heures réglées ; mais quand le fait se produit, c’est signe extraordinaire, et Benoîte, qui pressentait la cause de l’aventure, a pris à tout hasard son flacon de baume, devinant le réveil d’une douleur à l’épaule gauche, qui réclame, dès qu’elle paraît, des frictions répétées et vigoureuses.

Pendant ce temps, la bonne femme avait vidé sa cruche, tous nos pots étaient remplis, et elle s’apprêtait à repartir.

— Vous en aviez donc monté trop ? lui ai-je dit, en voyant dans le second bât une autre cruche encore pleine.

— Faites excuse, mam’selle Colette, il n’y a que le compte.

— Pour ici ?

— Pas pour chez vous ; pour d’autres gens dont les vaches ne donnent plus non plus.

— Comment ! vous montez encore plus haut ?