Avec cela, sainte femme s’il en fût, d’une magie toute blanche et toute nette, qui ne laisse pas le moindre diablotin au fond de ses marmites, et qui lui donna encore le loisir d’aller brûler des cierges pour les besoins de ses clients !
Je la verrai demain, la chose est sûre, et Benoîte couchée en travers de la porte ne m’empêcherait pas d’aller la trouver. D’ailleurs, ma pauvre vieille n’en saura rien qu’après coup, je l’espère, je trace mes plans dans l’ombre et je prépare la cape et le bâton du pèlerin sans crier gare,… à ce point que je tiens Un lui-même à l’écart. Son grand zèle m’est suspect, et il y a tel cas dans lequel un chien peut trop parler, malgré sa réserve forcée.
Derrière la porte où je l’ai laissé, il geint à faire pitié et il gratte si fort la boiserie que je crois bien qu’il espère, à force d’ongles, faire un trou où passer son œil. Mais j’y veille et, pour mieux garder mon secret, je ne m’en parlerai plus à moi-même jusqu’à demain.
10 mars.
Entre la neige et moi, décidément il y a quelque affinité secrète, et pour un peu je crois qu’elle me gardait encore ce matin. Mais j’avais mieux à faire cette fois que de m’endormir sous le vent ! L’homme qui porte un trésor ou celui qui a les mains vides ne marchent pas de même !… J’ai lutté, et me voici !
Mon départ a été facile. Une fois Benoîte plongée dans les joies d’un grand nettoyage, et Un enfermé dans une armoire, j’avais la clef des champs.
Ma robe relevée haut, mes souliers de montagnarde aux pieds, un manteau de grand’mère sur les épaules, c’était un équipage à marcher jusqu’en Sibérie, et jamais trajet ne fut plus allègre.
Je n’avais point fait cinq cents pas, d’ailleurs, qu’une boule noire dévalait sur le chemin et que mon pauvre chien me rejoignait.
A-t-il renversé l’armoire, défoncé la porte ou mangé la serrure pour se libérer, je n’en sais rien encore ; mais du moment que j’ai été certaine qu’il n’avait pas ébruité ma sortie et que personne ne le suivait, j’avoue que je me suis sentie ravie de m’appuyer contre lui tout le long de la route, et de pouvoir discuter à deux ce que nous allions dire et faire.
La maison de la mère Lancien est bien à l’écart du village et nichée dans un bouquet de sapins dont les hautes branches s’étalent sur le toit comme une seconde couverture. La neige est battue dans le sentier qui y mène, et je pense qu’en été l’herbe n’y pousse guère. Quoi qu’il en soit, j’avais la tête de la procession ce matin-là, et ma solitude me promettait une longue conférence…