Tout en frappant à la porte du bout du doigt, je risque un œil contre le carreau de la fenêtre voisine… La prophétesse est là, assise à côté de l’âtre. Sur le foyer, cinq ou six tisons qui fumottent, et au-dessus une grosse marmite dont la bonne femme soulève délicatement le couvercle et hume le parfum… Hon ! ça sent la chair fraîche, il me semble !… Entre les deux épaules il me passe un petit froid, et sans refrapper je m’écarte un peu… Mais, bah ! est-ce que les sorcières ne savent pas tout ? A travers le mur, celle-ci me devine, elle se lève, ouvre sa porte, me regarde un instant, tapie contre la muraille et penaude comme un petit ramoneur qui crie famine, et sans s’étonner davantage que si je venais chez elle pour la vingtième fois :
— Mam’selle Colette ?… Entrez donc et chauffez-vous un peu, car le vent vous mord ce matin !…
Puis elle m’installe dans un fauteuil de paille, et pendant que Un se couche à mes pieds en étendant voluptueusement ses pattes sur les pierres brûlantes, elle reprend sa place en face de moi. Au premier moment, je dois le dire, j’ai perdu contenance entièrement. J’avais jeté mon manteau sur mon dossier, et les flocons qui se fondaient à la chaleur tombaient un à un en gouttes froides dans mon cou, sans que j’eusse même l’idée de me reculer.
Elle, pendant ce temps, avivait le feu, écartait les cendres, tout cela sans rien dire ; puis au moment où, n’y tenant plus, faute de mieux, j’allais lancer quelque sottise :
— Les aimez-vous toutes chaudes ? demanda-t-elle tranquillement en découvrant de nouveau sa grande marmite et en sortant des pommes de terre cuites à point.
Par les craquelures de la peau, la chair farineuse, presque argentée tant elle est blanche, sort en bourrelets, et la fumée rose qui monte emplit toute la chambre de son parfum.
En même temps ma langue se délie, et par phrases coupées, en m’interrompant à chaque instant pour souffler dans mes doigts ou pour changer ma pomme de terre de main, je raconte mes peines et je demande mon conseil.
La mère Lancien m’écoute jusqu’au bout sans un geste, les bras croisés par-dessus sa tête et avec un sourire qui se fait bon de plus en plus ; puis, quand j’ai fini :
— Ma belle enfant, me dit-elle doucement, votre cas n’est pas grave, et je n’en sais point d’ailleurs qui soit incurable à vingt ans ; mais j’ai peur que les bonnes gens d’ici ne vous aient mal renseignée sur ce que je sais faire, et que vous ne me croyez une puissance que je n’ai pas. Mes remèdes sont bien simples, et vous en trouveriez tout autant et peut-être de meilleurs que moi si vous cherchiez. Durant les froids que voici, par exemple, je tiens en chambre et dans leur lit les fiévreux, les tousseurs, tous ceux qui n’ont rien à gagner au dehors, et, en même temps, je renvoie à l’air les hommes sanguins, ceux qui s’endorment au coin du feu et dans l’épaisseur de leur pipe. Comme tous les deux s’en trouvent bien et que personne n’y avait songé jusque-là, on crie au miracle de la mère Lancien, et c’est de tout ainsi… Entre nous deux, nous pouvons dire que la malice n’est pas grande, n’est-ce pas ? Vous voilà bien fâchée, et vous pensez tout bas que, si vous aviez su tout cela, vous n’auriez pas fait un si long chemin pour chercher une vieille femme aussi peu avisée ! Peut-être allons-nous pourtant trouver ce qu’il vous faut. Si le temps des fées et des enchanteurs est passé, il nous reste encore cependant de bons génies, tout prêts à nous tirer de peine, et c’est à ceux-là que je vous adresse… Que Dieu me garde d’en parler légèrement et de les comparer à d’autres qu’on a pu imaginer autrefois ! Mais dans cette affaire où nul ne peut vous aider sur terre, que faites-vous des saints du paradis, ma jeune demoiselle ?
« Des saints du paradis !… » J’avoue que j’étais abasourdie et que la mère Lancien tirant de sa huche à pain, pour me le présenter, un jeune et beau cavalier avec une moustache en crocs et un chapeau à plumes dans la main, m’eût à peine étonnée plus ! Cependant, comme elle attendait toujours :