Y a-t-il beaucoup de gens, je me le demande, qui connaissent exactement la signification de ce mot : solitude, et qui pensent quelquefois à tout ce qu’il veut dire ?
« Solitude, explique le dictionnaire, solitude, état d’une personne qui est seule. » Et plus haut, au mot : seul, il ajoute judicieusement pour compléter ses renseignements : « Seul, qui est sans compagnie, qui n’est point avec d’autres. »
Et c’est tout, pas un commentaire, pas un développement, pas une distinction, rien qui indique qu’on touche là à un des supplices les plus odieux de l’existence ; rien qui établisse des catégories, qui dise enfin qu’il y a solitude et solitude, et que la plus cruelle n’est pas celle des chartreux dans leur cellule de cinq pieds carrés, dont ils ont choisi l’envergure et le silence ; pas même celles des trappistes dans le petit jardinet où ils creusent leur fosse mortuaire d’un bout de l’an à l’autre, en échangeant des paroles encourageantes ; mais la mienne, celle de Colette d’Erlange, qui n’a pas choisi sa vie et qui est tout près de ne plus vouloir la supporter !…
Seule à dix-huit ans, avec des idées plein les mains, et pas la possibilité d’en faire parvenir seulement une à oreille qui vive, seule pour rire, seule pour pleurer, et seule pour se mettre en colère : c’est à perdre l’esprit !…
Durant l’été, l’automne même encore, c’était supportable : les arbres et les fleurs en disent et en savent plus long que beaucoup de gens ne le pensent.
Couchée sous bois dans un nid de mousse, j’avais cent voix qui conversaient tous les jours avec moi, et les petites bêtes qui couraient le long de mes joues me faisaient rire toute seule.
Ou bien je montais, tant qu’elle avait de forces, la vieille Françoise, la jument qui tourne la roue du puits, et mon gros chien me prenait sur son dos pour finir la promenade quand elle n’en pouvait plus ; mon bon « Un », avec ses beaux grands poils noirs où mes pieds s’enfoncent en ce moment jusqu’à la cheville pendant qu’il me regarde écrire.
Le soir enfin, j’avais les étoiles. Je m’étais mise en confiance avec toutes celles qu’on voit dans notre coin, et, quand je leur racontais mes ennuis, plus d’une faisait un signe pitoyable qui me répondait de là-haut comme un clin d’œil amical.
Mais ce vent qui souffle depuis six semaines, cette neige qui me bloque et cette voix de ma tante qui fait comme la bise et qui mord un peu plus fort tous les jours, c’est tout près de me conduire au désespoir !
Il y a pas d’imagination qui puisse résister à cela ; je suis au bout des histoires que je me raconte, et j’ai peur qu’il n’y ait plus rien du tout derrière mon front et que je ne trouve qu’un grand creux quand le moment sera venu de frapper à sa porte pour lui demander aide dans quelque aventure extraordinaire ! Car j’aurai mon aventure quelque jour, et même je la connais déjà.