Elle est grande, brune, avec les cheveux noirs, les sourcils durs et les yeux sévères. Son teint est sombre, sa parole impérieuse, et il y a dans son regard un reflet singulier, oriental par la douceur, mais oriental aussi par une rigidité froide comme l’acier bleu des cimeterres ou comme le ressouvenir de quelque passé terrible ; car mon aventure, pour arriver jusqu’à moi, aura traversé peut-être d’étranges routes.

Sa moustache sera fine, une simple ligne noire un peu hérissée ; et tout cela s’éclairera pour moi seule d’une grâce et d’un sourire imprévus.

M’arrivera-t-elle au milieu des champs, dans la gaieté du matin ou dans la paix du soir ? Naturellement, ou au moyen de quelque bouleversement ? je ne sais, mais je sais seulement qu’elle viendra.

Il me paraissait plus probable et plus joli de la trouver pendant les jours de mai ou de juin, et je ne passais jamais alors près d’une haie sans la tourner pour voir ce qui se cachait derrière ; mais j’espère encore pourtant, et chaque matin, en soulevant mon rideau, je regarde avec soin si ses deux pieds n’ont pas marqué leur trace dans la neige sous ma fenêtre.

Quand je vois que rien n’est venu, je l’excuse vis-à-vis de moi-même. Le temps est si dur, et les sentiers si défoncés ! J’entends qu’elle m’arrive intacte des quatre membres ; aussi je la loue de ne pas risquer une entorse pour se présenter un jour plus tôt, et je me remets en soupirant à attendre un lendemain qui n’est pas encore venu.

Puis, si ma foi dans l’avenir devient trop chancelante, je m’en vais chercher un des gros volumes qui remplissent la bibliothèque et qui ont bercé tous mes jours de pluie, et je relis de quelles façons diverses, mais toujours merveilleuses, les princesses des temps passés, qui se trouvaient enfermées dans une tour en ruine, parvenaient à en sortir. Entre elles et moi, l’analogie est frappante, en vérité, et en voyant nos débuts si semblables, je ne demande qu’à avoir même fin.

En effet, si la tour que j’habite ne croule pas, — celle de l’Est et celle d’à côté l’ont déjà fait, et la mienne peut les suivre d’un instant à l’autre, — j’ai dans ma boiserie une porte qui s’ouvre sur un escalier dérobé, et dans ma figure deux yeux bien fendus, bien brillants, qui seraient aussi propres à récompenser un héros qu’aucun de ceux qui luirent jamais.

Cela dit sans fatuité ni outrecuidance, car je n’ai jamais compris la nuance qui permet de crier bien haut : « Voilà un beau cheval ! Voilà une rose admirable ! » et qui interdit sévèrement la même remarque sur un visage à la confection duquel on n’a pas pourtant pris plus de part, tout simplement parce qu’il est à vous.

Il est reçu, et même assez goûté, d’entendre quelqu’un parler de son nez ou déclarer que ses yeux sont louches ; mais avouer tout bêtement que le bon Dieu les a placés droits… horreur ! c’est une chose sur laquelle chacun a dû garder la plus candide ignorance, comme si le plus petit coin de miroir ou la moindre source vive ne vous l’apprenait pas sans le secours de personne !…

On se penche, on regarde et on voit joli… Est-ce un crime, et faut-il troubler l’eau pour que ses rides vous tordent le visage ?… Les cerfs et les biches qui venaient boire cet été pendant que je rêvais à petit bruit tout près d’eux faisaient ainsi. Après avoir fini, ils restaient là encore un instant, sans bouger, avec la tête inclinée et leurs yeux doux fixés sur leur image ; puis ils s’en allaient d’un bond, tout naïvement heureux de savoir leur pelage d’un brun si charmant et leurs grands bois si bien plantés. Après les biches, c’était moi qui me penchais, et je voyais tout ce qu’elles avaient vu sur le même fond bleu, avec les mêmes coups de nuage qui passaient brusquement en taches blanches ou grises, et quand je m’en allais ensuite, d’un bond, toujours comme elles, il ne m’était point désagréable non plus de songer à mon pelage.