Mon portrait, d’ailleurs, peut se faire en deux mots et rappelle celui des bohémiennes de tous les pays, car mes yeux sont noirs et mes joues hâlées ; seulement je les crois blanches en dessous, et on s’en doute encore. Mon nez, un peu court, me fait l’effet d’un individu si pressé de voir le monde qu’il n’a pas pris le temps de se finir avant d’y entrer, et Dieu sait pourtant s’il avait de la marge pour cela au train dont je l’y conduis ; et ma bouche ressemble à toutes les bouches… qui ne sont pas trop laides. Mon seul chagrin est la nuance de mes cheveux, d’un blond si rouge qu’il en est plus rouge que blond, et avec des mèches inégales qui tranchent au milieu comme une jupe de paysanne. S’il faut en croire les dires de ma tante, je ne serais pas grande, et elle a une façon de murmurer, quand je me trouve auprès d’elle : « Petite femme ! » qui me remet au ras du sol ; la vérité est que j’arrive à la hauteur de son coude, et je ne connais pas dans le pays un seul homme qui lui dépasse l’épaule ; la proportion me semble suffisante…

Et c’est ainsi faite, et ainsi pensante, que j’attends dans ma tour enguirlandée de lierre, dont le pied se perd dans la neige, mon libérateur et mon héros !…

2 mars.

Une chose qui m’a fait songer souvent et que je n’ai pourtant jamais osé demander à ma tante, c’est la nature des rapports qui nous lient. Est-elle chez moi, ou suis-je chez elle ? Est-ce elle qui m’a recueillie dans son manoir, ou moi qui l’abrite dans ma ruine ? et les deux tours et les quatre murs qui restent debout, et qui ont encore la force de porter leur nom « d’Erlange de Fond-de-Vieux », sont-ils à mademoiselle d’Épine ou à mademoiselle d’Erlange ?…

Aussi loin que mes souvenirs remontent, je nous revois toujours, elle et moi, comme nous sommes encore aujourd’hui. Elle si froide, si sèche et si grande, enfermée éternellement dans la plus vaste chambre du château, du côté où donne le soleil, et où ne souffle pas le vent, et moi poussant à mon gré, dehors ou dedans, au froid ou à la pluie, sans qu’elle parût s’en douter. Entre nous deux, Benoîte : la cuisinière, la fermière, le sommelier et le jardinier incarnés en une seule personne qui est de plus mon unique amie, et Françoise à la roue du puits, tournant du même pas un peu plus agile peut-être, voilà tout.

Puis viennent mes deux années de couvent, ces deux années adorables où on me parlait, où on m’appelait par mon nom, où mon lit dormait entre douze autres lits blancs tout pareils, sous les couvertures desquels j’éveillais des chuchotements si joyeux rien qu’avec un signe, et pendant lesquelles j’ai appris tant de choses, sinon toutes celles qu’on nous enseignait aux heures de classe. Mon couvent, où j’ai noué des amitiés éternelles, où on m’a montré à tordre mes cheveux et à ouvrir un éventail, où j’ai su pour la première fois ce qu’on appelait un idéal et comment il fallait qu’un homme, pour devenir un héros, fût nécessairement brun, pâle, un peu âgé, ténébreux et sarcastique !… Qui me rendra les heures charmantes de mon couvent !…

Si hauts que fussent ses murs, tous les bruits de Paris ne mouraient pas au dehors, et les jours de parloir, il entrait des bouffées profanes qui faisaient leur chemin jusqu’à nous, et qui nourrissaient les conversations de toute la semaine. Oh ! ces colloques mystérieux dans les massifs du parc qui nous protégeaient comme les jungles les plus impénétrables, et où cependant un bruit de feuilles sèches nous mettait sur nos pieds et nous faisait détaler en un instant ; ces parties de cache-cache autour du piédestal des statues pour fuir ces religieuses qui avaient la réputation si terrible et la voix si bonne ; et ces billets fous qui couraient de pupitre en pupitre sous la forme d’un renseignement géographique, où retrouverai-je jamais quelque chose d’aussi charmant ?… La mer Méditerranée signifiait une personne et la mer Baltique une autre, et on leur faisait dire et faire des choses qui auraient bouleversé en un instant toutes les lois de la nature.

Après les billets, c’étaient des cadeaux, de gros nœuds de faveur, bleus ou feu, épinglés sur des papiers blancs qu’on ornait de devises et de dessins, et qui étaient le signe d’une tendresse et d’une préférence qui faisaient battre le cœur.

Puis un jour, brusquement, reparaissant pour la première fois depuis qu’elle m’avait amenée, ma tante est venue et, sans un mot d’avertissement, elle m’a ramenée de même.

— Votre éducation est finie, m’a-t-elle dit sans préambule, et, puisque vous n’avez point trouvé à vous établir convenablement durant ces deux années, il faut rentrer à Erlange.