Rentrer à Erlange ! J’étais atterrée. Il me semblait qu’on me poussait tout à coup dans un tombeau, et qu’on fermait la pierre sur moi pendant que je respirais encore…
— Mais, ma tante, disais-je éperdument, ne croyez pas cela, ne croyez pas que je sache rien du tout, c’est bien le contraire, car l’orthographe… le calcul… l’histoire…
Je balbutiais, je ne trouvais plus que dire, j’aurais voulu en vérité ne plus savoir parler pour lui donner l’idée de me laisser là, rapprendre b a ba dans mon alphabet… Mais elle ne s’embarrassait point de si peu, et me coupant la parole avec sa manière habituelle :
— Si vous ne savez rien, ma nièce, me dit-elle sèchement, c’est donc que vous avez fait ici un séjour inutile de deux ans, et je me ferais scrupule de vous y laisser une heure de plus ! C’est, d’ailleurs, affaire à vous, et il en résultera simplement que vous ajouterez à votre position de fille sans dot le charme et l’appoint de fille ignorante, ce qui ne sera pas pour faciliter votre chemin dans la vie. Mais, Dieu merci ! ce ne sont point des choses que j’aurai sur la conscience, et j’ai pour moi de vous avoir mise en mesure de vous sortir d’embarras…
Elle se levait en même temps avec une décision qui rompait l’entretien sans retour et qui me jeta dans un désespoir si vif que je me rappelle m’être écriée, presque sans en avoir la volonté :
— Et, si j’avais la vocation religieuse, ma tante ?
— Dans ce cas, me répondit-elle en se retournant brusquement avec un sourire particulier, je vous laisserais ici en effet…
Elle s’arrêta un peu, puis marchant vers la porte sans me regarder :
— Vous avez vingt-quatre heures pour réfléchir là-dessus, ajouta-t-elle.
Et elle disparut comme un mauvais rêve.