Vingt-quatre heures de gagnées ! Il me semblait que j’avais la paix pour jamais, et la coiffe et le grand voile de nos religieuses me semblaient presque jolis quand je pensais que c’étaient eux peut-être qui allaient m’arracher à l’exil !

Quoique la défense fût formelle à cet égard, je gagnai les dortoirs au premier instant de loisir, et en un tour de main, avec deux mouchoirs blancs et mon tablier de laine noire, j’arrangeai sur ma tête la coiffe susdite.

Indiscutablement j’étais mieux à l’ordinaire, mais il n’y avait pourtant rien de repoussant dans mon aspect, et ce bandeau blanc au-dessus de mes sourcils et de mes yeux les faisait même, je crois, paraître plus longs et plus noirs. C’était un premier point, le plus important en tout cas, et ma résolution dès lors fut irrévocablement prise. Pendant le reste de la journée, je m’adonnai entièrement aux austérités auxquelles ma nouvelle vie me condamnait, et chargée d’une commission pour l’infirmerie, qui était située à l’autre bout du parc, je trouvai moyen de faire pieds nus, sans être vue, les trajets d’aller et de retour.

Je n’en éprouvai point d’autre mal que des écorchures insignifiantes ; et, de plus en plus certaine de ma vocation, je passai une partie de cette nuit-là, je me le rappelle, agenouillée au pied de mon lit, pressant contre ma poitrine un trousseau de petites clefs, un canif fermé et un coupe-papier d’ivoire que je m’étais attachés au cou en manière de discipline, et dont les pointes aiguës m’entraient désagréablement dans la peau.

Deux fois, au passage de la surveillante, il me fallut bondir dans mon lit, et le cliquetis de ma ferraille l’attira près de moi et la fit se pencher longtemps ; mais elle entendit une respiration si égale et vit des yeux si bien clos qu’elle crut avoir rêvé et s’en alla.

Le lendemain, à mon réveil, le couvent était en émoi. Un archevêque, attendu pour la prise d’habit de cinq novices, et qui devait venir dans quelques jours seulement, s’était annoncé brusquement le matin, pressé par un voyage imprévu, et la cérémonie s’apprêtait à la hâte.

C’est à ravir, me disais-je en m’efforçant de lisser mes cheveux, dont les boucles se reformaient toujours, malgré toute l’eau que j’y employais, le ciel met sur mes pas tous les moyens d’épreuve, et je pourrai répondre à ma tante ce soir positivement et en toute connaissance de cause. Il ne me fut cependant pas possible de parler en particulier à la supérieure ce matin-là, et je dus à mes essais de simplicité d’être renvoyée assez vivement au dortoir :

— Tu t’es coiffée en goutte d’eau, c’est adorable ! me dit une compagne au moment où nous nous mettions en rang.

Et, presque au même instant, la voix de la sœur Agathe s’éleva à son tour, mais sur un ton beaucoup moins encourageant.

— Mademoiselle d’Erlange ! me cria-t-elle impérieusement, avez-vous trempé votre tête dans la fontaine ? Allez vous sécher et vous recoiffer, je vous prie !