— Peuh ! fit-elle en avançant les lèvres. Ce sont de grands mots, ça ! Croyez-vous qu’on meure pour si peu !… Dans moins d’une heure, c’est ce monsieur lui-même qui demandera à s’en aller et qui ne comprendra pas ce que vous lui voulez avec vos jérémiades !

— Soyez sûre alors que je ne le garderai pas de force !

— Et s’il reste cependant comme le voilà, qu’entendez-vous faire ?

— Je vous l’ai dit déjà, répliquai-je au comble de l’exaspération et en levant mon mouchoir que je tenais serré contre la blessure, j’entends refermer ce trou que vous voyez là d’abord, puis quand ce sera fait, et que ce monsieur partira comme vous dites, j’entends le supplier à mains jointes pour qu’il me pardonne de lui avoir ouvert la tête. Comprenez-vous, ma tante ?

Et sans plus rien vouloir écouter, sans rien ajouter à cette odieuse discussion dont j’avais peur qu’un mot ne frappât les oreilles du pauvre blessé, j’ai envoyé Benoîte préparer tout ce qu’il fallait, et je suis restée à genoux auprès de lui, mouillant son front d’eau claire et attendant comme le salut un battement de vie.

Mais ses lèvres restaient serrées et blêmes, et le filet de sang qui coulait doucement, sans s’arrêter, s’amassait sur la laine blanche en tache qui s’étendait largement.

D’un pas de tigre en cage, ma tante marchait dans le fond, marmottant incessamment les mêmes choses, et peu à peu une frayeur horrible me prenait que ces yeux clos sur lesquels je me penchais ne se rouvrissent jamais, et que ce ne fût le front d’un mort sur lequel la marque de ma main restât éternellement !…

Puis, tout d’un coup, j’ai vu Benoîte qui passait en courant, et qui, dès le seuil de la porte, appelait à grands cris quelqu’un pour le faire arrêter ; et une seconde après le docteur rentrait avec elle. Une providence le faisait revenir par ce chemin détourné, et ma bonne, qui l’avait vu de la fenêtre, avait pu l’avertir à temps… Une heure plus tard, à eux deux, ils avaient installé le malheureux dans son lit, pansé son front, et ramené sinon l’intelligence dans son regard, au moins rétabli sa respiration, qui était facile et régulière.

Avec une autorité qu’un étranger et un médecin pouvait seul avoir sur ma tante, le docteur, excédé de ses représentations, l’avait fait sortir dès le commencement, et comme en s’en allant il la retrouvait encore dans le corridor à côté de moi, se plaignant, répétant son refus de soins, et lui criant dès qu’elle le voyait :

— Vous savez, docteur, je ne m’en mêle pas, je ne ferai rien !…