— Pour affaire capitale, Monsieur ? a demandé le docteur.

— Pour mon plaisir et ma volonté, tout simplement.

Là-dessus, sans ajouter un mot, le docteur a pris son chapeau et enlevé de la chaise où il séchait près du feu son gros paletot poilu ; mais, en le voyant prêt à sortir, le malade s’est agité si furieusement que, craignant un retour de fièvre, le brave homme s’est rapproché du lit.

— Et je voudrais bien savoir encore qui m’en empêcherait ? disait l’étranger en s’échauffant toujours plus.

— Mon Dieu ! Monsieur, ce serait moi, a répondu le docteur en reposant son chapeau et en se rasseyant tranquillement. Expliquons-nous tout droit une bonne fois, et puisque vous n’aimez pas les fables, parlons franc. Tout d’abord, permettez-moi de vous dire qu’au fond je me soucie de votre genou et de vous-même comme de l’objet le plus indifférent, et, en toute autre occasion, dès lors que vous ne tenez point à ce que les parties cassées se raccommodent, je vous laisserais tomber en pièces sans y mettre le petit doigt et de la meilleure grâce du monde, croyez-le ! Mais, pour le présent, je suis votre médecin, et les faits, dès lors, changent du tout au tout, Avez-vous été soldat, Monsieur ? je n’en sais rien, mais c’est probable, et toujours est-il que vous n’êtes point sans avoir connaissance de cette institution et de ce qui fait sa force. Je veux parler de l’obéissance à la consigne. On place un soldat à un poste, avec ordre de ne laisser passer âme qui vive. Pourquoi ? comment ? au nom de qui ? il n’en sait rien du tout ; mais fort de ce commandement, il baissera la baïonnette, vienne ami ou ennemi. Chez nous, quelque chose de semblable existe. Je vous vois dans un chemin, je ne vous connais pas, vous ne m’êtes rien, et je ne barrerais pas votre route d’un caillou. Vienne une chute, une blessure, un mal qui vous jette à terre, du même coup vous êtes à moi, je reviens sur mes pas, je vous ramasse, je vous emporte et je réponds de vous comme le soldat de la porte qu’il garde. Je peux ne pas vous aimer, vous servir à regret, vous compter dans mes ennemis même ; la maladie et la mort sont là qui guettent : c’est mon devoir à moi de veiller et de déjouer leurs plans. Sans vous connaître, sans que personne vous ait remis à moi, puisque vous êtes blessé et que seul ici je peux vous guérir, je réponds de vous. Essayez de franchir cette porte, et je baisse ma pique, je vous en avertis, Monsieur !…

— Docteur ! a répliqué aussitôt le jeune homme en lui tendant la main, pardonnez-moi, et soyez certain que me voici prisonnier sur parole. Je ne vous demande pas de m’excuser en vous disant : la maladie me rend maussade, car je suis toujours tel que vous me voyez là ; mais je vous avouerai que, si têtu que je sois, quand on me frappe dur et au bon endroit, je cède !

— Une fois qu’on est prévenu, cela suffit, a répliqué le bon docteur.

Et il a laissé son fougueux malade avec les matériaux voulus pour écrire, qu’il a enfin obtenus.

Par la même occasion, nous avons été mis au courant du passeport de notre étranger, et approximativement, maintenant, nous savons qui il est.

Son nom est le comte Pierre de Civreuse, et, autant qu’on peut préjuger d’un individu à première vue, m’a dit le docteur, sa profession est de faire des sottises. Au demeurant, un homme très bien, — il est de mon avis là-dessus, — et d’un caractère peu ordinaire, évidemment.