» Voici : tu te rappelles que j’avais l’intention, avant de gagner le pays du soleil, de me faire l’œil par un contraste frappant en venant me geler d’abord à quelques aspects d’hiver bien caractérisés, comme ces gourmands qui se préparent à un bon dîner par une matinée de jeûne et une longue course à l’air vif ?
» A cet effet, je m’étais arrêté dans un petit village dont le nom ne te dirait rien, car tu ne le connais pas plus que je ne le connaissais hier, et muni seulement d’une espèce de sac de soldat j’étais parti à pied dans la montagne.
» Je m’étais fait indiquer ma route en ce sens qu’en marchant tout droit, je savais que je devais finir par rencontrer sur la hauteur un point de vue superbe, une forêt de sapins, une échappée sur la vallée et voire même un château peut-être !
» Au bout de cinq cents mètres, j’étais en pleine solitude, et s’il ne t’est jamais arrivé d’errer dans la campagne à cette époque de l’année, tu ne peux te figurer à quel point cette solitude-là est plus profonde que toutes les autres. Où on met le pied, pas une trace d’un autre pas, nul cri de bête dans les alentours, et plus même la diversité de la luzerne bleue, du sainfoin rose et du jaune de la paille, partout une tonalité unique et éclatante qui est admirable pendant la première demi-heure, mais fatigante pendant la seconde, et énervante et ophtalmique à la longue.
» Plus d’accidents de terrain, plus de creux, plus de bosses : tout est nivelé ; c’est une égalité républicaine ! De loin en loin, une bande de corbeaux qui s’abat avec les piailleries effrontées des derniers survivants. C’est leur heure, et ils le savent ! Sur les buissons, de la neige et des petites larmes de givre. Une rosée vieille de trois mois et qui en a pour quelques semaines encore avant de s’évaporer, et une bise du diable qui vous coupe la figure en quatre !
» Pourtant, il n’y a si long chemin dont on ne trouve le bout à la fin, et j’avais rencontré successivement l’échappée sur la vallée, la forêt et la belle vue promises, quand le château lui-même m’est apparu. Je te passe sa description, ne l’ayant regardé moi-même que très imparfaitement, comme tu vas le comprendre, et lui et moi étant d’ailleurs maintenant forcément gens de revue.
» Une de ses ailes donne sur la route ; c’est devant celle-là que je m’étais arrêté, et je m’occupais innocemment à déblayer une grosse pierre pour m’asseoir dessus et regarder à loisir, tout saisi que j’étais de l’aspect sauvage et mélancolique de ce lieu.
» Une curiosité singulière me prenait ; il me semblait que, derrière ces murs, quelque chose d’original et d’inattendu devait se cacher, et un désir impérieux d’y pénétrer me talonnait subitement. Tu le sais, d’ailleurs : de tout temps, ce qui est clos et paraissait inaccessible m’a tenté, et je ne me rappelle pas, étant gamin, avoir maraudé une pomme sur les basses branches… Des hautes, je ne dirai pas autant.
» En même temps, le souvenir de notre dernière conversation me revenait. Tu te rappelles ce soir où nous parlions ensemble de mon voyage et où tu me prêchais la prudence ? Une fois aux Indes, te disais-je, j’entends voir tout, et surtout ce qu’un œil européen ne doit pas connaître. Je veux descendre dans l’intimité de la famille et des cérémonies privées, connaître les coutumes burlesques ou ignobles, et me glisser enfin jusque dans les mystères du culte lui-même, quand je devrais user de vingt déguisements pour arriver aux pieds de Brahma et l’adorer sans voiles et selon les rites. — Et toi, tu me répondais sagement :
» — Gare-toi ! tout homme est jaloux de son secret et de l’inviolabilité de son foyer, mais les Orientaux plus que nul autre, et pour le plaisir de poser la semelle de ta botte où personne n’a mis le pied avant toi, tu risqueras quelque méchante affaire.