Sur le papier, j’avais mis : « Prière à M. de Civreuse de dire s’il désire rester seul ou s’il a besoin de quelque chose. Le chien rapportera la réponse ou l’attendra aussi longtemps qu’on le voudra ; il suffit de lui dire : « Allez. »

Au bout d’une seconde, j’ai entendu « Un » qui grattait à la porte, et, sur son collier, j’ai retrouvé mon billet, à l’envers duquel on avait écrit : « M. de Civreuse ose à peine avouer qu’il meurt de faim et de soif, et qu’en se dressant tout à l’heure pour lui tendre son cou, le messager fidèle vient de lui culbuter sa table et son encrier. Il est au regret de ne pouvoir les ramasser lui-même. »

Je suis entrée alors, et, en un tour main, j’ai eu remis le meuble sur pied et essuyé l’encre tant bien que mal, pendant que M. de Civreuse me disait, sur un ton d’interrogation :

— Mademoiselle d’Épine ?… Mademoiselle d’Erlange ?

— Mademoiselle d’Erlange, ai-je répondu vivement, peu satisfaite de la confusion.

— Pardonnez-moi, a-t-il dit, il y a des tantes de tout âge.

Puis, comme je frottais le parquet du bout du pied, il a commencé à s’excuser à propos du dégât, sur quoi je l’ai rassuré en lui répondant que rien ne m’est plus indifférent qu’une tache, tant qu’elle n’est pas sur moi, ce qui est la vérité pure.

Je lui ai demandé ensuite s’il avait quelque désir particulier touchant sa nourriture, en l’avertissant que le garde-manger d’Erlange est rustique ; et il m’a répondu que, s’apprêtant à faire un voyage pendant lequel il n’était pas certain de trouver tous les jours de quoi manger, il s’estimerait heureux s’il pouvait dîner régulièrement, quel que fût d’ailleurs le menu.

J’ai réussi à arracher Benoîte à ma tante pendant un quart d’heure, et j’ai achevé le service quand elle a été partie, versant le vin, taillant le pain, etc. Tout en mangeant d’un appétit réjouissant, ma foi, M. de Civreuse me posait quelques questions, toujours avec son ton froid et un peu indifférent, qui non seulement me glace, mais encore doit me faire répondre tout de travers, je pense, car il me regardait de temps en temps comme si je venais de dire la plus grosse bêtise du monde ; et, au bout d’un instant, je me suis mise à lui faire du café.

Ma bonne m’avait laissé de l’eau qui bouillait sur la braise, du café et toutes ses instructions ; mais, dame ! c’était une besogne si nouvelle pour moi, qu’au moment de commencer, je me suis aperçue tout à coup que je ne savais plus un mot de ce qu’elle m’avait dit, et je suis restée devant le feu, assise sur mes talons, la bouillotte d’une main et le café de l’autre, dans une perplexité terrible.