» Quand les lézardes se multiplient par trop, que leur entre-bâillure prend l’air sinistre de gens qui poussent leur dernier soupir, et que les pierres hochent décidément les jours de grand vent, chacun rassemble ses affaires personnelles, ou réunit tout ce qui se manie sans trop de peine, et philosophiquement on transporte son bagage et soi-même dans une autre partie plus hospitalière et qui tienne encore debout.

» Puis le premier ouragan a raison du radeau qu’on vient ainsi d’abandonner, il s’abat et devient le palais des hiboux et des fouines, pendant que les émigrants refont leur nid à côté, s’accommodant des nouveaux espaces, découvrant des avantages ou des misères, et pas plus émus qu’une tribu de Gaulois qui a décampé du matin pour changer de cieux et de gibier !

» On a déjà quitté ainsi successivement la tour du Sud pour la tour du Nord et l’aile droite pour le centre, et si le centre fléchit à son tour, — mon Dieu, avec ces neiges qui l’écrasent, il faut s’attendre à tout ! — il restera encore l’aile gauche remise à neuf plus récemment, puis une tour, deux tours même, je crois, une chapelle et les communs.

» En voilà pour assurer le loyer des petits enfants de mademoiselle d’Erlange et, à plus forte raison, la vie de cette tante mystérieuse, insaisissable, qui est encore une inconnue pour moi, et que je me prends parfois à croire un simple mythe.

» Tout cela est certainement le dernier mot de la philosophie, si ce n’est pas de la démence, et pourtant c’est textuel. Mademoiselle d’Erlange paraît même considérer la chose comme très simple. On dirait, à l’entendre, qu’elle parle du changement le plus insignifiant, comme l’obligation de se déplacer dans un jardin quand le soleil vient vous chercher à l’ombre d’un massif, ou quelque chose d’analogue.

»  — Dame, puisque ça tombait, qu’auriez-vous fait ? m’a-t-elle dit en me voyant ouvrir de grands yeux ; vous seriez resté, vous ?

»  — Non, mais j’aurais restauré, lui ai-je répondu.

»  — Avec qui ? Avec Benoîte et moi comme maçons et Françoise pour nous gâcher le plâtre avec ses sabots ?

»  — Qui est Françoise ?

»  — Ma jument, une bonne vieille bête qui butte pour rentrer dans son écurie et que je vous montrerai quelque jour. C’est ma troisième affection.