» — Mais ne trouvez-vous pas, pourtant, n’ai-je pu m’empêcher de reprendre, que c’est une pitié de laisser crouler ainsi une belle habitation, et madame votre tante ne le sent-elle pas ?
» — Peuh ! a-t-elle repris en haussant les épaules et en riant ironiquement, ma tante sait bien que le dernier pan de mur d’Erlange lui survivra, et, puisqu’elle est assurée d’un abri jusqu’à la fin de ses jours, qu’est-ce que vous voulez « qu’après » lui fasse ?
» Je n’ai pas osé insister : la question devenait trop personnelle, et nous en sommes revenus aux généralités. Très joyeusement, ma jeune interlocutrice m’a raconté comment elle avait meublé sa chambre, tirant de chacune des pièces ce qui y restait, et allant jusqu’à faire main basse sur les prie-Dieu de la chapelle.
» Ainsi s’explique cette profusion monacale et bizarre de stalles de religieux qui m’avait frappé à mon premier réveil.
» Elle appelle ça « ses chaises volantes », et, tout en parlant, elle les tirait l’une après l’autre jusque devant mon lit pour me les faire voir.
» — Elles sont toutes pareilles, ce n’est pas varié, n’est-ce pas ? disait-elle en les tournant, mais c’est mignon à côté de mes canapés. Avez-vous vu les personnages de mes canapés ?
» Et elle s’attelait pour en tirer un jusqu’à moi, le roulant d’un bout à l’autre de la chambre avec un affreux vacarme, et le ramenant contre le mur avec la même rapidité.
» D’après tout ce que j’ai compris, le château est donc aussi désolé à l’intérieur qu’à l’extérieur, et je m’étonnais en me demandant quelle est la bande de pillards qui l’a ainsi dévasté. L’insouciance et l’incurie n’y auraient pas suffi, et le temps n’emporte pas un mobilier sur son dos à lui tout seul sans que la misère l’y aide quelque peu. Cette idée me tourmentait, car ma présence, dans ce cas, pouvait être une lourde charge pour mes hôtesses, et je me promettais de m’en ouvrir au docteur, quand mademoiselle d’Erlange a pris le taureau par les cornes, lisant miraculeusement derrière mon front ce qui m’occupait et le traduisant aussitôt avec clarté.
» — Vous voilà tout soucieux, Monsieur, parce que vous nous trouvez moins riches que vous ne l’imaginiez d’abord ! s’est-elle écriée. Mais rassurez-vous ! s’il ne pousse point à Erlange les quelques tables et chaises nécessaires pour nous remeubler, nous y avons tous les légumes de la Saint-Jean, sans compter poules et canards, et comme ma tante qui tient fort à son pauvre moi, trouve toujours moyen de ne point pâtir, il faut bien supposer qu’elle n’est pas arrivée au fond de son bas de laine, et que la disette ne nous menace pas encore. Puis, en définitive, dites-vous que vous auriez mauvaise grâce à vous tourmenter de cela, car ce n’est assurément pas votre faute si vous êtes ici aujourd’hui, et il est assez d’usage en tous lieux qu’on héberge ses prisonniers.
» Cette franche explication m’a mis à l’aise, et je n’ai plus fait que m’excuser d’avoir dépossédé mademoiselle d’Erlange de sa chambre, lui demandant en grâce de la reprendre et de me faire transporter ailleurs. Mais elle a refusé, m’a répondu « qu’ailleurs » ici était un mot prétentieux, et que, du reste, elle tenait à me voir demeurer sur le lieu même du délit pour en faire une sorte de chapelle expiatoire.