» Tout ceci m’a fait comprendre plus d’une étrangeté qui m’avait frappé dès le début dans les inégalités de mon service de table, et je m’explique l’assemblage de cette porcelaine de Sèvres, du grand verre de Venise où mon vin me semble de l’or liquide, de l’argenterie massive que je n’aime pas à voir mademoiselle d’Erlange manier trop près de moi, mêlées à la serviette de grosse toile bise et à ce couteau à treize sous qui complètent mon couvert.
» Hier, je m’escrimais avec, déchirant ma viande comme un jeune chien, me servant successivement du dos et du tranchant sans plus de succès, et tout près de m’impatienter.
» — Il coupe mal, n’est-ce pas ? m’a dit mademoiselle d’Erlange, qui me regardait faire avec jubilation, et vous êtes tout en colère !… Attendez, j’ai quelque chose qui fera votre affaire.
» Elle a couru à un tiroir et m’a rapporté triomphalement un petit poignard enfermé dans une gaine d’ivoire très fouillé, qu’elle a sorti d’un geste en faisant jaillir un éclair bleu, et avec une vivacité qui m’a fait frémir.
» — Voilà, m’a-t-elle dit, il taille comme un ange : je m’en sers toujours pour mes plumes. Le voulez-vous ?
» Ainsi se compose mon couvert, mon ami, et tu as à présent une idée assez exacte de mon abri, comme du personnel de mon entourage : la tante-fantôme, mon docteur, Benoîte, Un, et enfin mademoiselle Colette, car tel est le nom de mademoiselle d’Erlange, qui a bien voulu m’en faire part elle-même, ainsi que des réflexions qu’il lui suggérait.
» — Un drôle de nom, n’est-ce pas ? disait-elle : Col… Colette… Pourquoi pas Collerette ? Qu’est-ce que ça veut dire, et d’où ça peut-il venir ?
» — Mais de la sainte du calendrier, je suppose…
» — C’est probable ! je n’y ai jamais songé ! Je croyais qu’on avait imaginé ça pour moi. Mais vous la connaissez donc, sainte Colette ? Peut-être l’avez-vous priée contre les rages de dent ? Il paraît que c’est souverain et qu’on est certain de la guérison en s’adressant à elle !…
» — Je vous avouerai que non ! ai-je répondu ; d’une part, mes dents se sont tirées d’affaire toutes seules jusqu’à présent, et, de l’autre, votre insuccès me dégoûterait à tout jamais des neuvaines, car je n’aurais pas la fatuité de croire que je pourrais réussir là où vous avez échoué si complètement.