— Mon Dieu, je le crois : n’est pas aimé qui veut, Monsieur !
Après cela un silence, un silence lourd et écrasant.
Y a-t-il, en vérité, plus singulier que ce caractère, et cette conversation s’explique-t-elle ? Voilà cependant l’ordinaire de nos causeries, et sans que je puisse comprendre comment, trois fois sur quatre, elles finissent en disputes.
Cette fois, pourtant, pouvais-je mieux faire ? Après avoir supporté en toute patience sa classification galante, qui me rangeait parmi des loups si je ne comptais pas dans des tigres, je tombais d’accord avec lui dans l’éloge de son ami, et le voilà brusquement en colère.
Tourné contre le mur, l’air aussi étranger à ce qui l’entourait que s’il tombait de la lune, M. de Civreuse s’était mis à siffloter allègrement une petite marche, en l’accompagnant d’un mouvement vif sur sa couverture avec ses doigts.
Moi, lassée déjà de ce silence, je me remuais, cherchant quelque entrée en matière et mordillant tous mes ongles l’un après l’autre. Mais cela faisait moins de bruit que la petite marche, et, malgré moi, je suivais la rentrée, toujours la même, dont le rythme sautillant me faisait battre la mesure sans le vouloir. « La,… la,… la, la, la, la ! » Il était impossible que cela durât, et, d’ailleurs, je me sentais en humeur de bêtises. A la troisième rentrée, je parlerai, me dis-je. Et comme la troisième rentrée arrivait sans que j’eusse trouvé une seule idée, je tirai brusquement le croisillon de la table avec mon pied, et tout ce qui la chargeait s’abattit avec un fracas atroce. Mais j’avais compté sans le flegme de M. Pierre ; il acheva paisiblement son trait sans se retourner, et, comme je marmottais un peu confuse :
— C’est la table ; mon pied s’est pris dedans.
— Ah ! fit-il seulement.
Restait à réparer le désastre. Une tasse s’était répandue dans la bagarre.
— Lèche, mon bon chien, dis-je à Un en lui montrant le liquide.