Et deux heures après nous roulions en chemin de fer, dans un silence digne des cinq nouvelles religieuses qui venaient de me chasser si inconsciemment de la maison du Seigneur.

A la gare où nous nous sommes arrêtées, la patache jaune qui fait le service du village n’attendait plus que nous ; ma tante m’y poussa d’un geste, et, comme gagnée involontairement par son mutisme, je lui indiquais, par geste aussi, ma préférence pour la banquette du haut :

— Non, non ! me répondit-elle d’un ton sec, vous ne me quitterez plus désormais.

Au village, Françoise et la carriole étaient là, et ce même soir, encore tout étourdie de ce brusque changement, je me retrouvais entre les quatre murs de ma chambre, dont je m’aperçus à mon vif étonnement que tous les meubles avaient été déménagés.

Dans cette nuit, ma bougie ressemblait à un lumignon funéraire ; mes pas sonnaient comme dans une église, et en me voyant tout d’un coup si abandonnée et si perdue, je fis la seule chose raisonnable qui fût à ma portée et, assise sur le parquet, les deux bras passés autour de ma valise, je me remis à pleurer toutes les larmes que j’avais cru tarir le matin, et dont la source généreuse s’était rouverte à point. Quand ce fut fait, je me levai pour ouvrir ma fenêtre à un rayon de lune qui frappait au carreau, et remarquant pour la première fois combien la vallée qui nous isole de tout le pays est profonde et noire :

— Mon Dieu ! ne pus-je m’empêcher de dire tout haut, qui viendra jamais me tirer d’ici ?…

Et une bonne petite voix, que j’entends encore de temps en temps, me répondit à l’oreille :

— Lui, sois tranquille !

Et c’est depuis lors que je l’attends chaque jour, que je l’excuse chaque matin et que je l’espère sans relâche.

3 mars.