— Ma foi, tant pis ! (Elle prononçait tant pire !) Je n’aurais pas voulu parler, mais, puisque vous y êtes, il faut bien que je vous explique… Ne vous hâtez pas de blâmer les femmes qui vous entourent. C’est ici la leçon d’amour !

— La leçon d’amour ?…[36]

[36] Tout ce qui va suivre et qui fut rigoureusement vrai il ya vingt ans n’existe plus aujourd’hui. La jeune fille égyptienne actuelle se rapproche de plus en plus de ses sœurs européennes.

— Mon Dieu, oui !… Et cela n’a rien que de très respectable en soi, étant données les mœurs du pays. Vous n’ignorez pas que les hommes se marient presque toujours en Égypte avec des femmes qu’ils ne connaissent qu’à l’heure suprême où, mariés et maîtres de leurs épouses, ils ont le droit de soulever le voile nuptial et de voir pour la première fois les traits de leur fiancée.

« Bien entendu, l’amour tel que nous le comprenons en Europe ne saurait exister dans des conditions pareilles. Bien plus, les hommes auxquels leur religion permet quatre femmes légitimes « à la fois » et en nombre illimité, pourvu qu’elles se succèdent par le divorce, sans compter autant d’esclaves qu’ils peuvent en nourrir, sont forcément difficiles sur la marchandise… Les esclaves abyssiniennes ont, paraît-il, d’extraordinaires qualités au point de vue de la volupté… Les esclaves blanches savent toutes les ruses qui prennent les hommes… Jusqu’aux joyeuses négresses, dont les formes rebondies, la belle santé et la bonne humeur les retiennent parfois des années pris à leurs charmes couleur de suie !… Alors, dans ce triple péril, que voulez-vous que fasse la pauvre petite vierge égyptienne, qui, en fait d’hommes, n’a jamais connu que son père qu’elle redoute et ses frères qui la méprisent… Il faudrait qu’elle soit plus belle qu’une houri, ou plus rouée qu’une courtisane pour pouvoir sans désavantage essayer la lutte. Elle n’est plus qu’un triste moule à enfants. Et si la nature l’a faite stérile, ou si la vieillesse vient trop tôt, elle ne tarde pas à se voir reléguée à la dernière place dans sa maison, à moins qu’on ne l’en chasse tout de suite, sur les conseils d’une rivale ambitieuse.

« Les mères qui, durant des siècles, ont souffert de ces choses sans oser se plaindre, ont enfin fini par trouver le moyen d’y porter remède.

« Il y a quelques années, une très belle fille, qui jadis avait fait métier de ses sourires, épousa un bey et demeura veuve avec quatre filles, presque sans fortune. Cette femme, qui de l’amour oriental n’ignorait aucun secret, se dit qu’il serait profondément regrettable, de ne point initier ses enfants aux façons qui lui avaient jadis si bien réussi auprès des hommes qui la convoitaient. Seulement, au lieu de les faire savantes pour le public, elle s’appliqua à les élever en vue de leur bonheur personnel, qui ne pouvait dépendre, pensait-elle, que du bonheur de leur mari. Elle enseigna à ses filles les pratiques qui plaisent aux hommes et les sortilèges qui les attachent. Cette courtisane ne manqua pas d’avoir des imitatrices, quand on sut que ses quatre filles étaient heureuses en ménage, on supposa que les leçons maternelles n’étaient point étrangères à leur félicité domestique. L’école d’amour était créée.

« Ici, l’on enseigne les divers arts d’agrément que les époux recherchent dans la jeune fille qui sera leur femme ; danses, musiques, chansons… Le massage, bien entendu, occupe la première place, toute bonne musulmane devant masser son mari et réveiller par de savantes frictions ses facultés endormies.

« Mais ce n’est pas tout, et je ne sais comment vous dire le reste, sans vous choquer… D’ailleurs, vous allez voir et vous pourrez vous rendre compte par vous-même… Tout cela s’exécute dans une intention fort honorable et ce complément d’éducation fait partie des qualités domestiques qu’une bonne mère doit enseigner à sa fille, avant de la donner à l’époux. »

Non, Seddia n’avait pas menti, pas même exagéré… Tout ce que je vis dépassait de beaucoup les pires suppositions que mon cerveau de très jeune Européenne avait pu me suggérer… Et j’étais, je pense, plus ignorante que la plus ignorante des élèves qui s’exercèrent paisiblement devant moi.