De même que l’on voit au Conservatoire des enfants de quinze ans, s’essayer à reproduire le masque tragique, les gestes passionnés et la voix profonde des Phèdre et des Agrippine, en délicieux perroquets seulement désireux d’imiter la manière du professeur, mais incapables de ressentir le quart des sentiments qu’ils paraissent exprimer, ainsi se mouvaient et agissaient les petites vierges égyptiennes.

L’une après l’autre, elles arrivaient le front timide, la démarche incertaine, devant le divan où s’étalait la comparse représentant le mari (sic). C’était alors de part et d’autre une mimique intraduisible, que, seule, la plume terrible d’un Tacite ou d’un Suétone pourrait expliquer sans détours.

On enseignait à ces fillettes à se dépouiller de leurs vêtements, à mimer les danses les plus lascives en gardant sur leurs lèvres d’enfant le même sourire de courtisane, en mettant dans leurs yeux clairs d’innocentes, le regard canaille du professeur… Celle-ci s’agitait terriblement, redressant un bras, pliant une jambe, faisant pencher davantage une tête rebelle ; elle allait de l’une à l’autre, prodiguant à la fois conseils et remontrances. Et les gestes ne suffisaient point. Il fallait encore apprendre les paroles fatidiques, qui provoquent les désirs des hommes, la résistance qui les attise et les petits cris qui les contentent. Les soupirs étaient réglés comme les actions…

L’enfant devait témoigner à certaine minute, une exaltation dont très probablement elle devait toujours ignorer la cause ; car, contrairement aux récits mensongers qui circulent sur les femmes musulmanes, les Égyptiennes sont immuablement frigides, pour des raisons physiologiques qui ne trouveraient point leur place ici. Cela tient encore à la façon dont les maris se comportent avec elles. Bien peu demandent à leurs compagnes autre chose que de la soumission dans l’accomplissement de leur plaisir. Il s’agit seulement qu’elles sachent feindre… La grimace de l’amour leur suffit. Il faut surtout qu’elles les servent en esclaves complaisantes, tel mari fellah — même millionnaire — exige de sa jeune épouse, le soir des noces, qu’elle le déchausse et le déshabille. Au matin, il la réveille brutalement et se fait servir ; car, pense-t-il : c’est le premier jour qu’un homme avisé dresse sa jument et sa femme !

Tout autres, il est vrai, sont les habitudes turques.

La Turque de race libre se repose sur les esclaves de tous ses devoirs de maîtresse de maison, y compris les soins physiques de l’époux. Elle consent bien à lui appartenir, mais non point à provoquer ses faveurs, ni à subir ses tyranniques exigences. Et les belles filles de Stamboul, qui deviennent les femmes d’hommes égyptiens, vengent cruellement les épouses égyptiennes en intervertissant complètement les rôles des conjoints dans le mariage… Les fils du Nil paient fort cher l’honneur, souvent bien illusoire, d’avoir une Turque dans leur maison…

La leçon d’amour s’adressait donc uniquement à des jeunes filles égyptiennes. Le plus curieux, c’est que les mères réunies en cercle regardaient ces choses avec le même œil confiant que des mères françaises eussent contemplé les jeux de leurs petits sur le sable d’une plage, ou dans les allées d’un paisible jardin. De loin en loin, l’une d’elles approuvait à haute voix ou corrigeait d’un mot la défaillance d’une attitude, ou la fausseté de ton d’une phrase d’amour mal prononcée, et c’était tout.

Accroupies en rond sur des chiltas, elles fumaient toutes comme des Cosaques et jacassaient comme des pies ; à tel point que la mahaléma (professeur féminin) devait parfois interrompre d’un terrible « Hoss ! (silence !) Mesdames, on ne s’entend plus ».

Sett-Seddia, impassible, pinçait les cordes de son bizarre instrument, et, quand elle s’arrêtait, les doigtiers de métal fixés sur ses ongles, lui donnaient un faux air de danseuse cambodgienne. Je ne pus m’empêcher de lui faire part de l’étonnement que j’éprouvais, à la voir, elle Française et catholique, prêter son concours à de pareils jeux…

Elle me regarda et je vis passer dans ses yeux tristes la petite buée, voile de larmes mal retenues, que je connaissais bien pour l’avoir observée maintes fois chez cette femme, à l’heure de ses pires turpitudes…