— Que voulez-vous ? me dit-elle. Il faut manger !… Ils m’ont à présent si bien pétrie à leur manière que je ne souffre même plus de l’extravagance qui m’entoure… Je suis une véritable musulmane !…

Oh ! le rire amer qui ponctua cette phrase !… Vous dûtes le retrouver, ce rire, pauvre Seddia, à l’heure terrible où le choléra, un peu plus tard, vous livrait à cette mort lamentable qui devait vous enlever en pleine santé, en pleine jeunesse. Au moment de franchir la suprême étape, en voyant penchés sur vous les visages des amies égyptiennes qui assistaient votre si courte agonie et, prévoyant qu’elles seules à présent allaient vous ensevelir, vous dîtes sans doute de ce même ton et avec ce même sourire désabusé :

— Je suis une bonne musulmane !

Dernier mensonge, dernière aumône à ces cœurs simples, qui souhaitaient à votre âme les douceurs matérielles et palpables de leur paradis !…

Quand j’appris à Azma notre escapade, en lui faisant promettre de ne point punir Zénab — mais ne voulant pas cependant qu’elle pût connaître par d’autres ma présence dans cette maison — je fus surprise de ne pas la voir fâchée.

— Évidemment, me dit-elle, ce n’est pas très convenable que tu sois allée là-bas. Mais, puisque cela t’amuse d’étudier les mœurs locales, tu as plus appris chez cette femme, en ces quelques heures, que dans une année. Seulement il faut bien que tu saches que les grandes familles flétrissent ces usages ; jamais une Turque ou même une Égyptienne alliée à des Turcs, ne conduira sa fille dans cette maison.

XXII

A quelques jours de là, je pus assister à un mariage. Ce mariage !… on en parlait à la maison depuis des semaines et je me faisais une fête d’y être conviée, supposant bien que je pénétrerais cette fois au cœur de la famille orientale. On verra que je ne me trompais guère. Depuis, il m’a été donné d’assister à beaucoup de cérémonies diverses, dans toutes les classes du peuple égyptien. J’ai vu des noces princières et des noces paysannes, au village de la province où j’habite une partie de l’année, j’ai vu des noces barbarines et des noces chrétiennes chez les coptes, mais aucune ne m’a donné l’impression de jamais vu que me procura le mariage où, pour la première fois, je pris contact avec la foule féminine et la véritable âme égyptienne.

La veille, nous avions assisté à la soirée donnée par le père de la fiancée. Après un souper servi à la turque sur des centaines de plateaux autour desquels on s’asseyait par groupe de cinq à dix — à ce souper, il fut servi plus de quarante plats à chaque table — nous allâmes nous asseoir en cercle, autour du fauteuil où trônait la jeune fille en l’honneur de qui se donnait la fête. A l’époque où se passait ce récit, il était d’usage — depuis peu d’années ! — de faire revêtir à la fiancée la robe de mariée à la mode européenne, robe de satin blanc, voile de tulle, fleurs d’oranger, etc… on ajoutait seulement le diadème en perles et les longs fils d’argent fixés au-dessus des tempes et descendant de chaque côté du front de la fiancée jusqu’à terre. Cette parure, essentiellement orientale, est de l’effet le plus original et le plus gracieux. Elle remonte aux époques des premiers siècles de l’occupation gréco-romaine, et fut gardée par les chrétiens et plus tard par les musulmans — les uns et les autres la conservent encore à l’heure actuelle, en Égypte.

Devant la fiancée, les chanteuses et les danseuses s’installèrent et charmèrent l’assistance à tour de rôle.