La fiancée fut amenée en procession par toutes les jeunes filles présentes et soutenue jusqu’à son trône par ses sœurs, ses cousines, ou ses parentes les plus proches. Sur son passage on jetait à profusion les grains de blé, signe d’abondance, du sel pour appeler la sagesse sur son jeune front, et des pièces de monnaie, symbole de richesse. Le concert fini, la jeune fille fut ramenée dans le même ordre à sa chambre et les invités demeurèrent à causer et à fumer jusqu’à l’aurore.
On se sépara en se donnant rendez-vous pour le soir-même, chez l’époux où devait avoir lieu la consécration de la fête.
Cette première soirée se nomme Leïlt el Henna (la nuit du Henné). C’est en effet dans la journée que l’on a appliqué aux mains et aux pieds de la future épouse, le cataplasme d’herbes cuites qui doit laisser aux paumes et aux plantes, cette couleur affreuse si appréciée des femmes musulmanes. Tout d’abord, a eu lieu le bain, soigneusement présidé par la Balana (baigneuse), qui a ensuite opéré l’œuvre délicate, et souvent douloureuse, de l’épilation.
La patiente étant dévêtue, on l’étend sur un lit pendant qu’une matrone prépare, dans la chambre même, une sorte de caramel épais qui bout doucement sur un petit fourneau de terre. Dans ce liquide on verse une quantité de jus de citron exprimé à même dans la casserole. Quand la mixture est au point, la balana, avec une dextérité surprenante, y trempe la main et applique vivement cette sorte de cataplasme aussi chaud que possible, sur la partie à épiler. Elle laisse le remède agir quelques secondes, puis arrache violemment…
On épile non seulement le corps, mais les bras et le visage — car les joues d’une mariée doivent avoir le brillant et la netteté d’une pomme — le duvet de pêche si chanté par nos poètes est ici en abomination. L’opération finie on donne un second bain à la malheureuse dont la face a des tons de homard bouilli et qui ne peut presque plus marcher tant sa pauvre chair est cuisante et meurtrie par cette toilette barbare. On la saupoudre ensuite de farine d’amidon et on l’habille pour la première soirée.
La seconde fête a lieu chez l’époux et se nomme Leïlt el Dourla (la nuit de l’entrée). Vers le coucher du soleil, la mariée est enfouie en grande pompe dans un carrosse de gala où prennent place avec elle, sa mère et quelques intimes — autant que la voiture en peut supporter. Ensuite, toutes les issues régulièrement calfeutrées à l’aide d’écharpes de soie et de cachemires des Indes, le carrosse disparaissant sous les étoffes de prix, l’eunuque monte à côté du cocher et le cortège se met en marche, précédé par une musique militaire. Les invitées suivent dans leur coupé, les plus modestes en voiture de louage. Des timbaliers ferment la marche, montés sur des chameaux superbement caparaçonnés. Sur tout le parcours, les serviteurs de la famille jettent des pièces de menue monnaie et des bonbons que s’arrachent les gamins et les passants d’humble condition. Des matrones aspergent aussi la foule à l’aide de petites aiguières au bec percé de mille trous, d’où s’échappent, en gouttes parcimonieuses, l’eau de roses et l’eau de fleurs d’oranger…
Enfin l’on arrive au domicile du marié. Celui-ci, debout sous les tentes multicolores tendues devant la porte, attend celle qui devant la loi est déjà sa femme, mais dont il n’a pas encore vu les traits. A ses côtés, deux sacrificateurs, tiennent en laisse deux jeunes taureaux qui seront immolés sitôt que l’épouse, au bras de l’époux, franchira le seuil de la demeure qui devient la sienne.
C’est en effet sur le sang de ces animaux qu’elle doit passer, portée par le jeune homme qui la conduit jusqu’à la porte de la chambre nuptiale et se retire sans prononcer une parole. Il ne reverra sa femme que le soir. On juge de l’émoi de ces deux êtres, dont la volonté de leurs familles a lié la destinée et qui ignorent encore tout l’un de l’autre. Cet émoi se double d’une vague appréhension chez l’homme qui, s’il n’a pas été bien loyalement renseigné par les femmes chargées d’apprécier à sa place les mérites de la future, peut trouver, à l’issue de la cérémonie, un aimable monstre sous le voile trompeur des épousées, au lieu de la houri désirée…
Il ne saurait y avoir assez de lumières ni assez de bruit, assez de fleurs ni assez de danses pour étourdir suffisamment la pauvre petite victime qui, déjà suffoquée par une heure de trajet dans cette voiture où elle manquait d’air, brisée de lassitude par les toilettes et la parade de la veille, n’a pas encore franchi la moitié de son douloureux calvaire. Pour la mariée égyptienne, les noces sont bien véritablement un holocauste, dont elle est la triste et souvent la bien involontaire victime.
La voici dans la pièce qui sera sa chambre d’épouse !