Le lit a été préparé avec un soin qui rendrait jalouses nos mères européennes. Lit de cuivre, brillant comme un soleil, au baldaquin magnifique, aux colonnes majestueuses drapées d’une moustiquaire de gaze de soie rose, lamée d’argent. La courtepointe est de satin blanc orné de dentelles, gansé d’or, et brodé de fleurs merveilleuses. Les nombreux coussins sont recouverts de fine batiste ; au pied du lit, s’étalent les mules de la mariée. Sur une toilette recouverte elle aussi de satin blanc, se dresse le jeu de brosses et d’objets de toilette en vermeil, avec le chiffre de la mariée en brillants. A côté est posée une riche bogha[37], entr’ouverte discrètement, et d’où s’échappe, parmi des flots de dentelles parfumées, la parure de nuit de la jeune épousée… Sur l’autre coin du meuble et lui faisant face, une seconde bogha renferme la chemise de nuit, le caleçon et la calotte du marié, ces objets doivent être brodés et cousus de la main même de l’épouse ; c’est le premier cadeau à celui qui devient son maître… Déjà par les soins des couturières toujours présentes, et des amies et parentes de la jeune fille, les meubles sont encombrés d’un vaporeux fouillis d’étoffes et de parures variées, toute la pièce, d’ailleurs, offre l’aspect d’un très grand désordre.
[37] La bogha est un carré de velours ou de satin brodé d’or fin et doublé de soie qui sert à envelopper les robes et la lingerie dans les maisons orientales.
Alors commence la première toilette de mariée. J’ai vu, aux grands mariages, la robe varier par trois ou quatre fois dans la soirée ; c’est un indice de richesse. Les invités faisant partie de la famille en font autant, ce qui donne à une partie de l’appartement, l’apparence d’un immense cabinet de toilette.
La mariée que je voyais ce soir-là, fut plus raisonnable, elle ne changea de robes que deux fois. La première était de moire rose brodée de blanc, et surchargée de perles de jais également blanc. Selon l’usage traditionnel, une fois habillée, on l’installa sur un divan dans sa chambre et les visiteuses défilèrent devant elle, l’une après l’autre, lui prodiguant, à qui mieux mieux, félicitations et conseils. Mais la pauvre petite demeurait muette et rigide sous ses parures, les yeux baissés, elle écoutait sans un geste et ne prononçait pas une parole.
Aujourd’hui tout cela est changé. Depuis dix ans, les mariées de la bonne société se mêlent à leur famille, prennent part au repas et répondent gentiment à celles qui les questionnent.
Dans les salons brillamment illuminés, les invités arrivent en foule. Toutes les races, toutes les couleurs, tous les types sont représentés à cette fête. Voici les négresses du noir le plus pur, vêtues de galabiehs de satin rouge, le cou chargé de lourds colliers de sequins, le mouchoir de coton autour de la tête, très fières d’accompagner leur maîtresse et de se mêler à la foule élégante qui les entoure. Voici les Abyssines, reconnaissables à leur haute taille, à leurs traits fins, à la splendeur un peu animale de leurs grands yeux.
Parmi celles-ci, beaucoup sont des concubines ou des épouses de pachas ou de beys, mères d’enfants légitimes et elles toisent dédaigneusement les autres femmes de couleur qui les envient.
Les Égyptiennes naturellement forment la majeure partie de la société. Elles se distinguent par l’obésité précoce, même des plus jeunes femmes, dont les poitrines et les ventres saillent désespérément, malgré le corset tendu à se rompre et dont la pression leur donne ce teint congestionné et ces regards désespérés de pigeons qu’on étrangle… Elles sont brunes, malgré la poudre dont elles ont outrageusement enfariné leur figure. Beaucoup exhibent des toilettes européennes, de coupe défectueuse et dont la taille dessine encore mieux les formes pesantes des femmes habituées à vivre sous la libre galabieh, ceinture lâche et seins au vent. Elles ont aussi adopté notre coiffure et, sur des chignons compliqués, posé des fleurs artificielles et des diadèmes de perles. Toutes sont couvertes de bijoux de prix, car même celles qui n’en possèdent pas, en ont emprunté ou loué pour la circonstance.
Enfin les Turques en minorité, mais tranchant superbement sur toutes les autres, par la majesté souveraine de leurs attitudes, et le luxe de bon aloi pour les jeunes, la sobriété voulue des toilettes pour les vieilles femmes. Les plus jeunes, mariées ou jeunes filles, sont habillées selon le dernier goût de la rue de la Paix. La main du grand faiseur se reconnaît à la grâce d’une draperie, à l’originalité de la coupe… à tout. Ces toilettes sont d’ailleurs portées avec une distinction surprenante et les belles Turques prouvent que, chez elles du moins, le corset fait partie de la vie et des mouvements de chaque jour, car son port ne les gêne guère. Elles vont et viennent montrant leur taille admirablement bien prise, et découvrant sous un décolletage peut-être excessif, des épaules et des bras de déesse. Je n’ai jamais vu autant de diamants, de perles, de pierres précieuses que ce soir-là. Ces femmes avaient l’air de châsses.
Pour les Turques âgées, la toilette me sembla presque pareille chez toutes. Elles étaient vêtues de ces galabiehs en simple toile des Indes d’un si grand prix, et d’une si nette simplicité, que les princesses portent constamment dans leur harem, et qui sont si délicieusement fraîches à la peau. Sur leur tête, l’immuable Ezzazia piquée d’un bouquet de fleurs, leur donnant une vague ressemblance avec les malades d’hôpital. Car, si les coquettes savamment coiffées savaient faire de l’Ezzazia une parure charmante en la posant en arrière sur des cheveux ondulés avec soin, les vieilles dames, qui l’arborent à la manière d’un casque nocturne, prennent sous son port une apparence à la fois grotesque et majestueuse. Sur les poitrines aplaties, les lourdes chaînes de montre s’étalaient, supportant la montre d’homme, dont toutes les femmes du harem se sont parées jusqu’en ces dernières années, la montre de dame étant considérée, par elles, comme un jouet ridicule, bon pour des enfants. Même préjugé pour les chaînes, qui ne leur semblaient pas assez solides, ni surtout assez massives…