La jeune fille était fort brune ; on avait pris soin de frotter sa peau d’un liquide gras et blanc, sur lequel la poudre, jetée à profusion, achevait de métamorphoser sa carnation sombre d’Égyptienne en une chair de blonde, qui tranchait bizarrement avec l’éclat des yeux et le noir des cheveux crépus, luisants de brillantine. La couturière s’était distinguée pour la coiffure, de tous points réussie. Un coiffeur professionnel n’eût pas mieux fait. Après le jupon, on enfila la robe de mariée, la splendide robe des noces musulmanes, tout à fait abandonnée dans la bonne société actuelle. Alors, elle jouissait encore de tout son prestige et il fallait qu’un père fût bien pauvre pour ne point l’offrir à son enfant.
Cette robe était de brocart rouge et or, l’étoffe commandée et tissée spécialement à Constantinople. Les douze mètres coûtaient mille francs (quarante livres) pour les plus simples. Celles des princesses, entièrement brodées de perles et d’or, atteignaient quelquefois cent mille francs. Mais les robes de cinq à dix mille étaient une dépense courante dans les frais du mariage. On juge de la pesanteur de cette robe, dont l’immense traîne augmentait encore le supplice de celle qui la portait. Les robes de mariées sont généralement très décolletées, en Égypte ; cela, afin de permettre l’étalage des bijoux dont la fiancée doit être couverte. Au cou, une rivière de diamants, aux oreilles d’énormes boucles, aux bras plusieurs rangs de bracelets. Sur les gants (sic), et à chaque doigt, une bague de prix. Enfin, sur la tête et soutenant le voile lamé d’argent, un diadème en brillants ou en perles. Ajoutant à cela les multiples fils argentées dont j’ai parlé, et qui tombent en algues délicieuses de chaque côté des tempes jusqu’au bas de la robe, on se figure aisément la lourdeur écrasante de ce costume sous lequel, pour peu qu’il fasse chaud et que la jeune fille ne soit point très forte, elle doit plier littéralement…
Entre temps, on avait passé une couche de carmin sur les joues et les lèvres de la fiancée et égalisé au pinceau ses sourcils et ses cils à l’aide d’une teinture. Je ne reconnaissais plus la fillette très brune, presque laide, que j’avais vue quelquefois en visite. C’était une femme nouvelle. Je me figurais la surprise de l’époux, le masque des fards tombé de ce visage, retrouvant la véritable femme — combien différente de l’autre — qu’on lui donnait.
Les Orientales avisées redoutent tout de ce mariage les livrant à un inconnu dont elles ont, du moins, pu apercevoir les traits à travers les persiennes, durant ses visites aux hommes de leur maison : mais qui, lui, n’ayant vu d’elles qu’une forme imprécise sous les plis du voile noir dans la rue, peut, à bon droit, ne pas se montrer satisfait, si la femme n’est point telle qu’un récit mensonger la lui a dépeinte. Et, pour éviter un affront, tous les subterfuges sont admis car, de cette première entrevue, dépend souvent la durée du mariage.
Si la mariée est par trop repoussante, le mari, sitôt qu’il a levé le voile nuptial, peut fort bien dire :
— Je refuse cette jeune fille !
Et descendre aussitôt auprès des hommes qu’il prend à témoin de la tromperie dont il est victime. Aussitôt, il demande le divorce. C’est son droit, mais, si après l’avoir vue, il la trouve assez séduisante pour que l’union se consomme, les plus élémentaires lois de courtoisie lui ordonnent de la garder, même si le réveil lui réserve des surprises peu agréables.
Et c’est là le secret de l’habileté consommée que mettent les femmes à parer et à embellir la fiancée.
Quand la mariée se trouva tout à fait prête — ce qui n’avait pas demandé moins de deux heures — toutes ses amies et parentes vinrent à tour de rôle la regarder, chacune donnant son avis. L’une redressait un pli du voile, l’autre rattachait un bijou, celle-ci ajoutait une fleur.
Alors entrèrent toutes les plus jeunes filles de la maison et de la famille. Également vêtues de blanc, elles portaient des cierges énormes, presque aussi volumineux que nos cierges pascals. Chaque cierge était enrubanné et entouré d’une guirlande de boutons de roses.