Les bouchers, leur coutelas à la main, font mine de découper constamment leur marchandise.

Voici encore les pileurs de café armés de leurs pilons gigantesques et qui, le torse nu, s’agitent frénétiquement autour du lourd mortier de bronze vert.

Voici encore les fruitiers et les marchands de légumes — une des plus jolies créations du cortège.

Les marchands ont fixé des barres de fer transversales autour de leur char ; ces barres sont elles-mêmes soutenues par des montants de bois solides. Dans ce cadre, ils ont installé un véritable jardin. Les courges, si appréciées en Égypte, les aubergines, les tomates, les haricots et les betteraves voisinent avec les pêches, les pommes et les raisins. De grands régimes de bananes sont entremêlés de poivrons rouges et verts, formant la parure des quatre coins. Des dattes pas encore mûres complètent l’assortiment. Des guirlandes de roses, des branches de jasmin et de tamra Hêna accompagnent l’inévitable fleur de souci si chère au peuple des bords du Nil et achèvent de donner une note imprévue et délicieusement bizarre à ce véhicule rustique.

Le char des pêcheurs et poissonniers n’est pas moins gracieux. Dans une vaste barque, aux voiles triangulaires, les jeteurs de filets et les vendeurs de marée ont pris place. Leur barque est elle-même posée sur une très longue charrette.

Les hommes tiennent en mains les lourdes nasses qu’ils feignent de lancer dans un océan invisible, tandis que leurs compagnons montrent à la foule les corbeilles d’osier remplies de poisson.

Voici les pâtissiers et les confiseurs tirant la pâte de guimauve et les nappes dorées de caramel sur une table qui branle ; les épiciers dont le char offre le spectacle inattendu d’une boutique ambulante, les pains de sucre pendus à des cordes qui se balancent au-dessus des têtes du personnel en font, du reste, le plus bel ornement.

Ensuite, les charrons, les chaudronniers, les menuisiers, traînant une maison en miniature dont ils clouent les persiennes à grand renfort de coups de marteaux. Tout ce monde prend d’ailleurs un plaisir extrême au vacarme qui devient tel à un moment, que je dois quitter la fenêtre où je m’accoude, littéralement étourdie.

La nuit est tombée. Les chars, après un arrêt devant la mosquée où ils ont reçu la bénédiction d’Allah, sont rentrés au gîte. Nous faisons comme eux. Mais, déjà, je ne reconnais plus les paisibles quartiers qui mènent à notre maison. Une fièvre inusitée a passé sur la ville, tous les visages sont joyeux, toutes les lèvres ont une chanson. Les boutiques s’éclairent, la foule encombre les places et l’on s’aborde, la face réjouie et les mains ouvertes, en se souhaitant : Un bon Ramadan !

Chez nous, dans la famille d’Azma, on a fait provision de bougies, de raisins secs, d’amandes, de noisettes, de pommes, de bonbons et de sirops de roses et de violettes. Pensez donc, comme on serait honteux si quelque visiteuse malapprise s’avisait d’aller dire que les réceptions d’Azma-Hanem sont moins brillantes que celles de Fatma-Hanem, ou de Zénab-Hanem ou de n’importe quelle autre dame turque ou circassienne !… Chacune veut faire mieux que sa sœur…