Maintenant, la terre entière disparaissait sous le vert tapis couleur d’émeraude des trèfles naissants. Le Nil majestueux roulait une eau profonde grossie des pluies commençantes du grand Soudan. Par les soirées calmes il faisait bon aller vers les Pyramides au trot paisible des fins chevaux de Syrie, sous la vaste allée des grands lebbacks[41] bordant la route.
[41] Acacia Nilotica.
C’était le moment de l’inondation annuelle.
De chaque côté de la route, la terre disparaissait, submergée par le fleuve-roi, métamorphosant les plaines fécondes en véritables lacs.
La beauté sans pareille du paysage en était encore accrue. De hauts palmiers, dont les troncs rugueux baignaient dans les eaux, levaient plus haut leurs panaches magnifiques, comme rafraîchis, fortifiés par l’humide et vivifiante caresse.
Les villages semblaient autant de minuscules Venises se mirant de toutes parts dans le Nil qui, doucement, se retirait, laissant à la place liquide le limon nourricier dont les récoltes prochaines seraient augmentées. Et, là-bas, les gigantesques masses triangulaires se dressaient. C’était l’Égypte immuable et belle, dans sa mélancolique grandeur.
De petites vapeurs roses couraient sur les canaux improvisés, tandis qu’au couchant un voile d’or et de pourpre s’étendait à l’endroit précis où le soleil venait de disparaître dans toute sa gloire.
Azma, les yeux brillants, la voix joyeuse, me disait :
— Je n’avais jamais vu ces choses avant de te connaître, mais je savais qu’elles étaient belles. Au temps du khédive Ismaïl, on a commencé de préparer cette route ; c’est lui qui a ressuscité l’ancienne splendeur du pays. C’était vraiment un grand souverain.
Elle me conta ensuite diverses anecdotes se rapportant au règne du père de Tewfick.