J’éprouvai un grand regret de quitter Azma. Ce regret eût été doublé si j’avais su que je ne devais plus la revoir… Elle avait été pour moi la sœur étrangère, mais si tendre, dont l’amitié seule adoucissait mes heures d’exil. Jamais près d’elle je ne sentis la différence, de nos religions et de nos races. Je l’aimais d’une affection profonde et la pleurai sincèrement. Quant aux autres, à part l’esclave Abyssine, Ouas-Fénour, qui s’accrochait à mes vêtements en poussant des hurlements sauvages à l’heure de la séparation, je savais que pour toutes, le départ de « la petite Franque » était plutôt un soulagement.

L’oncle, cependant, ne put cacher son émoi en me disant l’adieu qui, pour lui aussi, devait être un adieu éternel. Moins mal entouré, je ne doute pas qu’il ne m’eût prouvé sa tendresse de façon plus efficace.

Azma me regrettait franchement et la veille, elle me dit, pouvant à peine retenir ses pleurs :

— O ma sœur ! Ia Orkty ! tu me quittes maintenant que nous commençons à nous comprendre.

— Hélas ! Azma, ne saviez-vous pas qu’il en est toujours ainsi ?… N’est-ce pas à l’heure précise où les affections se nouent, où les sites plaisent par la chère habitude que nous prenons d’eux, qu’il faut partir et s’en aller ailleurs refaire la redoutable expérience des visages et des contrées inconnues ?

Seddia, qui depuis longtemps nous fuyait, revint ce jour-là pour nous dire adieu. Elle apportait des cadeaux.

Pour Émilie, une pelote brodée par elle, et pour moi, un coussin aux couleurs voyantes. A ces travaux, la pauvre déracinée avait mis tous ses talents !

— Ce n’est rien, voyez-vous… — me dit-elle, la voix émue — mais j’ai pensé qu’en regardant ces humbles choses, vous vous souviendriez quelquefois de moi, qui ne vous oublierai jamais.

Vous vous trompiez Seddia, c’était beaucoup, le travail patient de vos mains de paresseuse… Cela constituait pour la courtisane que vous étiez devenue, un consciencieux effort. Je ne l’ai compris que beaucoup plus tard, lorsque j’ai mieux connu la vie… Alors, peut-être, ne vous montrai-je pas assez de reconnaissance… Émilie, très touchée que l’on eût pensé à elle, crut devoir donner à Sett-Seddia, un dernier conseil :

— Allons, madame Seddia, faites un petit sacrifice… laissez cet habillage de carnaval, bon pour une odalisque et venez retrouver ma maîtresse à Alexandrie. On vous cherchera du travail, je vous aiderai… Vous ne serez pas malheureuse.