Mais elle, tristement, secoua la tête.
— Merci, ma fille… vous êtes bonne, mais je ne puis accepter votre offre, puis se tournant vers moi :
— Malgré que vous soyez si jeune, ne comprenez-vous pas, madame, vous qui savez voir, combien je suis devenue pareille « à eux » ! et que je ne puis plus vivre autrement qu’à l’Orientale ?… Je mourrai ici et ce sera mon châtiment…!
Des larmes montaient à ses yeux. Je lui serrai la main sans répondre, navrée de me sentir impuissante à la sauver malgré elle.
Elle embrassa Émilie comme une sœur.
Je revis aussi les enfants d’Omma Hanem, les esclaves, les eunuques et les négresses. Tout le monde avait un mot à me dire, une recommandation à me faire.
La tante aux canards reparut quelques heures avant mon départ de la maison. Maintenant, les canards avaient grandi et elle élevait des petits dindons qu’elle charriait partout ; elle s’empressa de les sortir de leur prison d’osier, sitôt arrivée chez sa nièce. C’était alors une fuite éperdue de ces animaux sur les tapis et les meubles, au grand ennui d’Azma qui redoutait les suites probables de leur épouvante.
La tante se montra particulièrement aimable dans la joie sans bornes qu’elle éprouvait à me voir partir. Elle me dit qu’elle se réjouissait de m’avoir connue, et fit appel à tous mes bons sentiments pour m’exhorter à abjurer ma religion afin de devenir musulmane.
Nous quittâmes le Caire par une tiède soirée, sous l’embrasement féerique du soleil couchant.
Je vis disparaître les minarets et les hautes murailles des antiques mosquées. Les tours épaisses de la citadelle avec leurs meurtrières et leurs créneaux, les portes monumentales de la mosquée d’Hassan et les constructions qui lui faisaient face écrasèrent une dernière fois ma chétive personne de leur colossale majesté. Elles me semblaient autant de bastilles gigantesques d’où je venais enfin de prendre mon vol vers le pays du rêve et de la délivrance. Pourtant, ces vestiges admirables du grand passé musulman se paraient à cet instant d’une beauté magnifique, sous la lumière idéale du crépuscule oriental.