En me voyant paraître, prête à sortir, un bon sourire éclaira sa face où chaque impression se pouvait lire comme sur les traits des petits enfants et, vraiment, cette femme de trente ans avait l’âme limpide, l’esprit candide d’une fillette.
— Tu n’es pas fâchée, tu acceptes de venir ?… Comme je suis contente…
Pourquoi aurais-je été fâchée ?… Je la rassurai de mon mieux et il fut entendu que jamais, entre nous, il ne serait plus question du sujet pénible qui avait fait le fond de notre conversation de la veille.
Nous nous mîmes en route. Gull-Baïjass, l’esclave blanche, et Zénab, ia parasite indispensable, nous accompagnaient. J’avais revêtu, pour complaire à ma cousine, la habara de satin noir et le yechmack immaculé des Turques, costume qu’elle portait elle-même.
Je me parais d’autant plus volontiers de ces vêtements, qu’ils me permettaient de circuler plus librement dans les quartiers indigènes et cela rendait la pauvre Azma si heureuse de me voir ainsi accoutrée !…
— Tu ne sais pas, me disait-elle, comme notre costume te va bien… tu ressembles à ma sœur Aïcha que j’ai perdue, et tout le monde la trouvait jolie.
J’étais, naturellement, très fière de ressembler à Aïcha.
Nous allâmes à pied pendant près d’un quart d’heure, à travers des petites rues, un peu sales, mais dont le pittoresque me charmait. C’était le Caire indigène du siècle dernier, dans toute son originalité puissante. Partout autour de nous, de hautes maisons, dont les murs saillaient capricieusement à la mode arabe, présentant les fenêtres et les balcons en moucharabiehs d’un travail exquis ; les rues étaient si étroites que l’on pouvait se parler d’une demeure à l’autre… En bas, la large porte s’ouvrait sur des cours presque pareilles. Au milieu d’un vaste hall pavé de mosaïques multicolores, un bassin s’étalait et l’on entendait du dehors le bruit léger du jet d’eau partant en fusées fraîches sur les lotus et retombant en gouttes sur les dalles de la cour, dont les vives couleurs s’animaient. Parfois, un eunuque assis sur le banc d’entrée se levait à notre approche et venait baiser la main d’Azma — si personne n’était dans la rue. — Des bébés, nègres ou blonds, jouaient sur le pas des portes, vêtus de robes voyantes et coiffés de calottes invraisemblables. Des marchands de noix de coco poussaient devant eux leurs charrettes chargées de fruits ; dans un bol de faïence, quelques tranches toutes coupées, recouvertes de glace pilée, présentaient leurs pulpes neigeuses aux lèvres des passants altérés.
Des ânes s’en allaient, trottinant, ployant sous le faix de quelque pacha ventru, ou de quelque énorme bourgeoise qu’un domestique escortait en suivant le pas de la monture, sans lâcher l’ombrelle ouverte sur la tête de la dame et qu’il devait tenir ainsi, tout le long du dur chemin.
Nous traversâmes encore des rues plus populeuses. Ici s’étalaient les demeures luxueuses des quartiers de maîtres, les portes monumentales, ouvrant sur des patios fleuris, faisaient place aux maisons branlantes de vétusté, mais amusantes par la teinte bariolée de leurs façades, auxquelles les boutiques originales donnaient un cachet spécial.