L’encombrement était tel que nous devions marcher à la file et les remous de la populace nous séparaient constamment. Dans les échoppes à l’ancien goût du pays, les marchands se tenaient assis, les jambes repliées à un bon mètre du sol, sur le bois servant à la fois de plancher et de devanture… Ils nous regardaient passer, placides et bienveillants, sans lâcher le bout ambré du narghileh qu’ils tenaient contre leurs lèvres, dans toute la nonchalance de la pose orientale… tous les types de la race étaient représentés : depuis le petit changeur israélite étalant ses piastres et sa monnaie d’or dans un grand coffre à couvercle de verre, jusqu’au marchand de sirops — arménien ou turc, portant les larges culottes, la rouge ceinture et le court turban de ses monts d’Asie. On voyait encore des débitants de kouchaffs (boisson gréco-syrienne faite d’un mélange de miel, d’essence de rose et de fruits secs, servis entiers) — des pâtissiers indigènes roulant gravement le counaffa et le fettir, des fruitiers vêtus de robes magnifiques paraissant ensevelis sous les montagnes de melons et de pastèques, tandis que sur la chaussée, bien arrangés en des paniers ronds, les abricots minuscules (mechmèches), les prunes jaunes en forme d’œuf et les grosses cerises de Syrie mettaient une note vive sur le vert des énormes cucurbitacées garnissant le fond du magasin. Cela était coquet, luisant et ordonné comme un tableau.

Plus loin, je vis encore des bouchers dont les tabliers dégoûtants repoussaient, du même coup, la vue et l’odorat. Les moutons entiers pendaient, lamentables, sur les portes et, pour les préserver des mouches et du grand soleil, on les avait enroulés dans une sorte de linceul humide. Les animaux prenaient sous cette enveloppe une vague apparence de cadavres, et le robinet qui se voyait au fond de l’échoppe égouttant son eau sur un amas de viscères sanguinolents, achevait de prêter à cet endroit un air lugubre de morgue exotique.

Enfin, les marchands de bijoux, exhibant jusque dans la rue les lourds colliers de sequins, les bracelets d’or et de cuivre, les bagues énormes, travail solide et grossier des ouvriers actuels. Sur tout cela, de loin en loin, les marchands de parfum jetaient la gamme élégante. Sitôt que l’on passait devant les bocaux de toutes formes emplis de liquides aux couleurs diverses, une senteur violente s’échappait du magasin, un arôme bizarre fait d’encens, de myrrhe, de cinamone, de giroflée, d’ambre et de santal, dont les narines étaient suffoquées.

Mes compagnes n’en paraissaient point gênées. Elles s’arrêtaient souvent pour mieux humer la fragrance des aromates. Zénab, la fille de la nature que les convenances ne dérangeaient guère, alla plus d’une fois faire imbiber son mouchoir de coton quand le marchand d’essences lui était connu.

Enfin, nous arrivâmes chez les amies d’Azma : la maison, cette fois, différait totalement de toutes celles que j’avais vues jusque-là !… Elle se trouvait dans une rue si étroite que les fenêtres en saillie venaient presque toucher celles de la demeure d’en face.

Pas de cour, mais à la place une sorte de puits à fleur de terre, où l’eau croupissante reflétait, à ce moment, sur la nappe verte toutes les flammes du soleil d’été. Autour de ce puits, une mince bande de chemin asphalté et là-dessus une rampe circulaire formant balcon. Sur ce balcon, tapissé de vignes grimpantes, ouvraient les cinq portes du logis. On y accédait par quelques marches branlantes. Cela sentait l’usure et menaçait ruine, mais il se dégageait de l’ensemble une note ancienne et particulièrement originale.

On nous reçut sur le balcon formant terrasse. On avait installé pour nous des chiltas et des tapis persans d’une grande beauté. Deux femmes s’avancèrent. Elles étaient pareillement vêtues de galabiehs blanches, taillées dans cette toile de lin d’une finesse si rare, que je n’ai vue dans nul autre pays qu’en Égypte et en Turquie. Cette étoffe, à la fois souple et brillante, semble le vêtement rêvé pour les contrées tropicales. Elle procure à la peau une sensation de délicieuse fraîcheur.

Nos hôtesses n’agrémentaient leurs robes d’aucun ornement. Sur leur front, un bandeau de fine batiste, que recouvrait entièrement un long voile à la vierge, également blanc et tombant en plis flous autour de leurs têtes. Ces femmes avaient dû être belles. Elles gardaient une pureté de traits remarquable et de jolis yeux. Mais les traits étaient à ce point émaciés, les lèvres si décolorées, le teint si pâle, qu’on les eût crues déjà mortes et prêtes pour le cercueil, n’eût été la vivacité surprenante de leurs gestes et la flamme ardente de leurs regards.

Ce sont les deux sœurs, Hussna et Nazira — m’avait dit Azma ; — elles sont vierges et vivent comme des saintes dans leur maison, dont elles ne sortiront plus que pour le tombeau.

Cela avait suffi pour m’intriguer follement.