Il faut connaître les idées musulmanes sur le célibat des femmes, pour comprendre ma surprise ; toute femme, selon la loi coranique, doit obéir à son destin terrestre, qui est de prendre un époux. Cette loi est à ce point rigoureuse que les prostituées, avant de se livrer à la débauche, doivent tout d’abord se marier et sont libres ensuite de suivre le mauvais chemin… La virginité est en abomination à la société, dès qu’elle devient un état. Je n’ai jamais connu d’autres vieilles filles autour de moi, ni dans le peuple, que les deux sœurs Hussna et Nazira. Elles semblaient se rendre compte de l’étonnement constant qu’elles provoquaient. Elles représentaient dans leur monde une manière de phénomène et leurs efforts à toutes deux consistaient à se hausser si avant dans l’opinion, que l’admiration de chacun fût plus forte que le blâme.

A leur religion, elles avaient pris toutes les vertus. Chastes, elles interdisaient devant elles les conversations déshonnêtes et les phrases équivoques. Sobres jusqu’à l’abstinence pour elles-mêmes, elles étaient généreuses jusqu’à la prodigalité, sitôt qu’il s’agissait de leur prochain.

Elles savaient toutes les prières et accomplissaient dévotement tous les rites du culte musulman. Sans grande richesse, elles avaient cependant fait le long voyage de La Mecque au prix de mille difficultés. Elles pratiquaient le jeûne non seulement durant le mois sacré, mais à chaque fête, en musulmanes convaincues, qui ne sauraient se contenter des apparences.

Leur maison était connue de tous les malheureux sans asile, et jamais elles n’avaient refusé de partager leur modeste provende avec la pauvresse qui venait à l’heure de midi frapper à leur porte.

De tant de perfections réunies une auréole planait sur elles, les faisant différentes des autres femmes, et moi-même, étrangère et chrétienne, j’en subissais le prestige incontestable.

Elles me furent accueillantes et douces et, pendant le repas qui fut servi à terre, sur les nattes, elles me placèrent entre elles deux et s’occupèrent de moi constamment. On nous offrit un dindonneau, des pigeons, des feuilles de mauve, des courgettes, du riz aux noisettes et aux raisins secs, qui me parut d’un goût exquis. L’eau, très fraîche, était passée à chaque convive dans la gargoulette, dont un bouquet de feuilles et de fleurs d’oranger garnissait le goulot. Après les ablutions et le café, les deux sœurs, en même temps, tirèrent leurs montres de leur ceinture. Comme toujours, on s’était mis à table fort tard, le service avait traîné, il était quatre heures !…

L’heure de la prière : El-Assr ! Sett-Hussna et Sett-Nazira se levèrent ; l’esclave noire, qui nous avait présenté les plats du déjeuner, apporta de nouveau l’aiguière des ablutions et deux petits tapis. A tour de rôle, les deux sœurs se déchaussèrent, lavèrent leurs mains, leurs pieds, humectèrent leurs faces et leurs oreilles, puis, côte à côte, sur les tapis posés au fond de la pièce, sans se soucier de leurs visiteuses, elles commencèrent la prière.

Elles exécutaient en cadence chaque mouvement, se relevaient, s’agenouillaient ou baisaient la terre, du même geste automatique, en prononçant les mêmes paroles de leur voix grave. Et c’était comme l’évocation d’un autre âge, la vue de ces deux femmes, rigides dans la majesté un peu théâtrale de leurs voiles blancs, si détachées de nous, si lointaines, si parties en même temps sur les ailes de la foi, vers la patrie des ancêtres, d’où leurs sœurs modernes, ignorantes et futiles, s’éloignaient un peu plus, chaque jour qui commençait.

Et ce fut alors qu’Azma, devinant la curiosité qui me tenait depuis mon entrée dans cette maison, me fit à voix basse le récit de ces deux existences, véritable conte des mille et une nuits.

Hussna et Nazira étaient nées au palais de la princesse Z…, à Choubrah, d’un père libre et d’une mère affranchie. Cette mère elle-même, esclave circassienne, vendue très jeune avec sa petite sœur au harem de la princesse, avait connu les pires tourments. Le palais était réputé au Caire pour les abominations sans nombre qui s’y commettaient chaque jour ; les deux fillettes, par miracle, échappèrent au danger. Mais leur grande beauté les avait marquées d’avance pour le caprice des maîtres. Avant d’être nubiles, elles connurent tant d’infamies que l’une d’elles, la plus jeune, en mourut au commencement de sa quinzième année. L’autre, folle de révolte et de chagrin, parvint à s’enfuir et s’en vint demander asile au médecin du palais, dont elle avait souvent entendu vanter la bonté autour d’elle. Il réussit à la tenir cachée durant quelques jours.