Sur ces entrefaites, la princesse, — celle que l’on appelait la Marguerite de Bourgogne du monde musulman, — mourait tout à coup.

L’esclave savait trop de choses ; il valait mieux la supprimer ou s’en défaire. Le médecin, auquel on avait quelque gratitude pour son zèle et sa discrétion, osa présenter la défense de la rebelle et revendiquer sa liberté. On la lui accorda en lui ordonnant d’épouser la femme. Il obéit à contre-cœur, partagé entre ses principes d’honnête homme et la pitié qu’il ressentait pour la malheureuse qui s’était confiée à lui. Il mourut. La veuve resta seule avec l’unique espoir d’une maternité prochaine, qui n’était, lui semblait-il, qu’une peine de plus dans sa triste condition. Elle mit au monde deux jumelles, Hussna et Nazira…

Elle les voyait grandir, belles et désirables comme elle-même et sa sœur avaient été, une crainte terrible lui vint de les voir reprises par ce palais où mille liens les tenaient encore. Alors, dans l’effroi de son pauvre être meurtri, elle se plut à les élever dans la terreur de l’homme et des maîtres, quels qu’ils fussent. Chose monstrueuse en ce pays d’Orient, elle sut inculquer si violemment ses idées à ces jeunes cerveaux pétris de sa chair, qu’elle en arriva à faire jurer à ses filles de demeurer vierges malgré tout. Les deux sœurs avaient tenu leur serment ; et maintenant, vieilles toutes deux, après avoir depuis longtemps conduit au tombeau leur triste mère, elles ne sortaient plus que pour lui rendre visite aux jours de fête, selon le rite musulman, et ne quitteraient leur maison que pour rejoindre la morte adorée, là-bas, au cimetière d’Iman-Chaffi, à l’ombre de la citadelle.

XVII

La demeure de nos hôtesses n’était pourtant pas abandonnée : les dames turques la fréquentaient assidûment, car les deux recluses étaient de bon conseil et ne refusaient jamais leur voix dans les circonstances difficiles. Puis, elles savaient tant de choses ! De leur mère, elles avaient appris tous les mystères, tous les drames du sombre règne d’Ibrahim. A présent que les témoins de ces heures abominables étaient partis pour l’autre rive, elles ne croyaient point mal faire en contant à la génération présente quelques-unes de ces terribles histoires, qui faisaient courir des frissons d’horreur sur le front pâle de ses auditrices. J’en cite quelques-unes que je tiens de ma cousine Azma, pour qui la société de ses vieilles amies était un délice, et qui, souvent, durant les longues nuits de veille du Ramadan, avait pris plaisir à écouter l’une ou l’autre des jumelles, narrant les souvenirs maternels dont leur enfance avait été bercée…

Ibrahim-Pacha était le fils aîné de Mohamed-Aly. Tout jeune, sa férocité implacable l’avait rendu redoutable à ses sujets, du plus grand au plus humble, tous craignaient son approche à l’égal d’une calamité déplorable. Brave jusqu’à la témérité, il sut être uniquement cela…, un soldat…, mais un soldat d’aventures, ignorant tout de l’art militaire et ne comprenant que l’assaut. La moindre infraction à ses ordres, la moindre hésitation chez un subalterne à satisfaire ses plus légers caprices, étaient immédiatement punies de mort. Voici des exemples :

Un jour, passant à cheval pour aller prendre le commandement des troupes, il vit sur la route, au bord d’un fossé, un pauvre soldat buvant une tasse de café que venait de lui offrir charitablement un cafetier ambulant.

— Gredin !… cria le vice-roi, — tu n’as pas honte de prendre du café quand ton maître est déjà en selle.

Et, avant que le malheureux soldat ait eu le temps de faire un geste, il lui tranchait la tête d’un coup de sabre, — exercice pour lequel, d’ailleurs, Ibrahim ne comptait point de rival.

Une autre fois, un de ses enfants, ayant pris froid, mourut en quelques heures d’une entérite. La mère de cet enfant, une esclave, voulant se venger de quatre de ses compagnes, les accusa indistinctement d’avoir donné à l’enfant du lait empoisonné, sans pouvoir établir au juste la culpabilité d’aucune d’elles. Sans prendre la peine d’un interrogatoire ou d’un jugement, Ibrahim fit lier les quatre femmes ensemble et ordonna de les coudre ainsi dans un grand sac, puis on jeta le paquet hurlant et frémissant au milieu du fleuve.