Cette princesse renouvelait, en son palais, les exploits de la Tour de Nesles.

Chaque soir, elle avait le désir d’un nouvel amant. En Égypte, plus qu’en aucune autre contrée, peut-être, le sol saturé d’essences, l’air chargé d’arômes aphrodisiaques portent à l’amour ; mais, pour les musulmanes, cloîtrées et sévèrement surveillées, cet amour se réduit, par force, aux caresses plus ou moins fréquentes d’un époux, le plus souvent peu empressé ou complètement indifférent, pour peu que la femme ait passé l’âge de plaire. Les occasions de représailles, les petits flirts consolateurs font absolument défaut.

Alors, dans l’impossibilité où elle se trouvait de satisfaire ses caprices dans son monde, Zohra, tout de même omnipotente par sa naissance, et plus encore par sa richesse, eut recours à la bonne volonté de ses eunuques. Bien stylés, encore mieux payés, ceux-ci eurent mission de courir la ville, ramenant à l’heure propice du crépuscule les plus beaux jeunes hommes qu’ils pouvaient rencontrer sur les places et dans les carrefours. L’appât d’un plaisir mystérieux, suivi sans doute d’une forte récompense, décidaient les imprudents à suivre les mandataires de la terrible princesse. Sitôt arrivés au palais, les élus prenaient un bain parfumé. Ils étaient ensuite revêtus d’habits magnifiques, puis la divinité du lieu apparaissait et les invitait à s’asseoir à sa table. Ses familiers appelaient tout bas ces agapes préliminaires « le repas des funérailles ».

Après une nuit d’orgie sans nom, ses infortunés amants étaient cousus dans des sacs et jetés au Nil. Mais le fleuve gardait mal ses trop nombreuses proies !

Un jour, les paysans des villages voisins s’émurent et résolurent de demander justice au souverain.

Méhemet-Ali avait, certes, quelques-uns des nombreux défauts inhérents au despotisme oriental ; il était capricieux, emporté et dur dans ses commandements comme dans ses vengeances ; mais il avait, de plus, toutes les qualités qui manquèrent à son fils Ibrahim. Il était d’âme généreuse et d’esprit juste.

Les misères de son peuple le préoccupaient. Il rêvait une Égypte glorieuse et souhaitait que sa race fût digne de la mission qu’il lui léguerait.

Dès que les plaintes des Fellahs furent parvenues jusqu’à sa cour, il désira connaître la véracité des faits. Ayant donné l’ordre de surveiller les abords de la maison de sa fille, il acquit la preuve de ses crimes. Il se montra sévère, sans cruauté. Il lui laissa la vie. Mais il ordonna que les fenêtres et les portes extérieures du palais fussent murées, à l’exception d’une seule, très basse, que gardèrent nuit et jour des soldats, et par où passaient les vivres destinés à la princesse et à ses femmes. Cette princesse avait été l’épouse du trop célèbre Ahmed-bey Defterdar, celui-là même dont la férocité était telle que, treize ans encore après sa mort, son nom ne pouvait être prononcé dans une réunion sans qu’un frisson de terreur courût parmi les assistants. Il est impossible d’entrer ici dans les détails que l’on m’a donnés, et qui ne pourraient trouver place que dans un traité de folie sadique. Un trait suffira pour le dépeindre. Il avait une jeune panthère, qui ne le quittait point, et sur laquelle il avait coutume de s’appuyer. Elle dévora plus d’un familier de la maison, mais sa présence semblait à ce point adéquate au milieu où elle vivait, qu’un voyageur de l’époque, admis à présenter ses hommages au souverain, s’exprime en ces termes :

« A les voir ainsi, lui le gendre du vice-roi, drapé dans ses vêtements de couleur éclatante, le buste haut, le regard terrible, le front menaçant et la moustache terminée en crocs redoutables, et elle, la panthère, fixant sur vous son œil sauvage, et léchant par avance ses babines, dans l’espoir du régal prochain, une frayeur intense s’emparait du visiteur, et l’on ne savait plus lequel des deux, du maître ou du fauve, semblait l’ennemi le plus à craindre : et peut-être bien n’était-ce pas la bête !… »

Cet homme, dont la mémoire est demeurée en exécration au peuple égyptien, est mort en 1833.