Naturellement, les vieilles demoiselles de qui je tiens ces choses avaient encore mieux connu l’époque du vice-roi Abbas, petit-fils de Méhemet-Ali, et fils de Toussoum qui ne régna point.

Abbas était le préféré du fondateur de la dynastie vice-royale. Aussi fut-il, dès son jeune âge, abominablement gâté de tout le harem…

Paresseux, léger, il n’avait de goût que pour la chasse, les chevaux et les chiens.

A près de quinze ans, il ne savait pas encore lire.

Alors le grand-père, ce soldat ignorant, se mettant, à quarante ans, à apprendre l’alphabet, pour être digne du nouveau mandat qui lui incombait, et mettant ainsi à la torture sa tête de paysan macédonien, jugea dangereux de laisser son héritier à ses penchants de mollesse.

On lui retira ses chiens, ses chevaux ; on interdit les jeux auxquels il se complaisait et il subit une véritable claustration dans le palais, où des maîtres lui inculquèrent les premières notions de science, comme là-bas, au village, on gavait de grains les petits poulets… par force !

Superficiellement dégrossi, sachant à présent lire et écrire, faire un peu de calcul et se reconnaître sur une carte de géographie — l’instruction des petites classes de l’école primaire ! — le prince se déclara assez savant et son trop faible aïeul lui rendit la liberté. Ce fut sa perte.

Appelé à régner après le farouche Ibrahim — son oncle — Abbas se montra un souverain ignorant, volontaire et despote au dernier degré. Il se fit remarquer par son goût très prononcé pour les débauches de toute nature et son extrême rapacité. On l’accusait, entre autres choses, de ne pouvoir être tenté par un objet, maison, dromadaire, arme de prix, etc., sans se l’approprier immédiatement et sans songer le moins du monde à indemniser le véritable maître de l’objet convoité. Sur sa vie privée, il circule encore une vilaine histoire d’étranglement relative à un de ses mignons, drame qui aurait occasionné la mort un peu subite du médecin du palais, le docteur Grand.

On racontait aussi comme certaine la condamnation affreuse d’une femme de grande maison, divorcée et possédant d’immenses biens. Un favori du prince, Amin-bey, se trouvant le voisin de cette femme, désirait sa maison pour agrandir son jardin à lui. Il lui offrit en vain de l’acheter. Désespérant de vaincre son refus, cet homme peu scrupuleux, inventa je ne sais quelle calomnie sur la malheureuse, et déclara au vice-roi que la conduite de sa voisine offusquait les mœurs. Sans jugement, Abbas la lui abandonna. La victime, saisie par des serviteurs d’Amin-bey, au moment où elle goûtait sur sa terrasse les premières caresses de la brise du soir, fut entraînée au vieux Caire, dévêtue complètement, dépouillée de ses bijoux, étranglée et noyée.

La rumeur publique accusa même le prince de n’avoir point repoussé le partage des dépouilles et des richesses qui échurent au favori… Ceci se passait en 1839, Abbas n’était encore que gouverneur du Caire ; il fut vice-roi un an plus tard.